Bureau, 24 octobre 2008
Autre fois. Un cheval pisse longtemps dans la prairie étincelante et me révèle la vie. J'ai huit ans et j'imagine autrement comment on fait des bébés.
Autre fois. Une vache
vêle au printemps. Les nuances s'imposent petit à petit.
Québec, Musée de la Civilisation,
Copyright humain, 26 novembre 2009
Sur le
Freedon of will,
Thomas de Koninck écrit : « La racine de la liberté, c'est la pensée. C'est parce que nous sommes des êtres pensants que nous sommes libres. »
Salmigondis, 6 juillet 2006
D'abord, un penchant philosophique. Je ne suis pas certain de partager l'idée si répandue selon laquelle la vérité est l'ultime ascension, le point d'orgue, la valeur par excellence de la philosophie. Pas obligé de casser le dos de la métaphysique à coups de marteau pour affirmer cela. Bien que
Nietzsche demeure un «hauteur à pratiquer» pour comprendre le tapis
mur-à-mur de l'essentialisme dans la culture occidentale et sa soif de vérité immuable, éternelle comme les neiges du
Kilimanjaro. Et pourtant! La calotte fond à vue d'oeil au
Kilimanjaro et disparaîtra d'ici 15 ans, prédisent les spécialistes...
La vérité, comme fondement, suppose une essence idéale des choses comme l'a fait valoir M.
Platon dans le ciel des idées, au sortir de la Caverne... Cet idéalisme, il faut bien le dire, a eu une carrière remarquable. En fait,
Platon est sur ce point en filiation avec
Héraclite pour qui déjà l'excellence de la pensée consiste à «travailler» pour la vérité, c'est-à-dire percevoir les choses en fonction de leur nature. (Cf. l'ouvrage de Barry
Allen,
Truth in philosophy,
Harvard University Press, 1995).
Quand je suis entré en philo dans un atelier donné par Georges
Leroux sur le concept de méthode et d'écriture en philosophie, c'est exactement le même message qui était adressé aux étudiants : il faut travailler pour la vérité.
Il y a aussi
Tarksi, le mathématicien (
The semantic conception of truth and the fondations of semantics http://www.ditext.com/tarski/tarski.html) qui pose sa théorie de la vérité comme une espèce de filet présupposant que la vérité est en correspondance avec le réel.
Après
Nietzsche,
Heidegger critique cependant la conception d'une essence de la vérité dans sa correspondance à la réalité (
Allen, p 3).
Tout cela est dit bien rapidement, je le sais. Mais j'arrive à mon point principal. J'aime bien la formule simple de Georges A.
Legault (
éthicien) selon laquelle l'éthique, le dialogue, la
co-construction du sens se trouvent davantage à l'enseigne du «raisonnable» plutôt que sous les catégories de la raison pure. Le raisonnable ne se définit pas a priori par une essence donnée. Il est ce que l'on convient pour le mieux dans les circonstances données.
Le courant du pragmatisme arrive à la même conclusion (
Peirce,
James,
Dewey,
Rorty...). On trouvera aussi chez
Foucault (coupure épistémologique, comment penser autrement?), chez
Popper (
faillibilisme), dans le
constructivisme, etc., un peu de cette même intuition, je ne dirais pas fondamentale, mais qui, disons, s'infiltre à contrejour dans le salon royal de la pensée occidentale.
Je dirais aussi qu'à la base on retrouve une idée de Hume en réaction à
Descartes et qui a trait à l'expérience commune, à nos systèmes de croyances naturelles qui suffisent à l'expérience. (Cf.
Simon Blackburn,
Penser,
Flammarion, 1999, pages 56-57).
En ce sens la vérité, si banalement
encarcanée dans le relativisme ambiant (à chacun sa vérité), ou dans la rigidité conceptuelle coupée de l'existence et de l'action, ne nous est pas nécessaire.
Il en va peut-être autrement, toutefois, si quelqu'un se trouve,
supposons-le, à l'extrême limite de l'émotion et du sursaut moral, là où la dignité devient littéralement un cri absolu. Peut-être alors que la vérité est un devoir, un engagement, une promesse à soi-même qui nous fait rester debout au lieu de sombrer, même si l'analyse de nos représentations pourrait à nouveau nuancer les mots pour le dire et nous faire préférer le partage du sensible (
Rancière), la voie du raisonnable, le calme après l'effroi.
À la réflexion, en effet, ce qu'on appelle ici le «fragment de vérité» est peut-être davantage animé par le devoir, l'obligation d'interpréter justement le monde, ce qu'on voit de l'urgence du monde. Interpréter justement au sens de l'acteur, du musicien, pourquoi pas aussi au sens de l'écrivain, du poète, de quiconque est déterminé à briser le silence?
À tout hasard je trouve dans l'extrait qui va suivre une passerelle vers le poète au ciel brûlé, celui qui porte sur ses épaules d'écrivain rompu la croix du
XXe siècle, l'atrocité, l'affreux silence... Je parle de Paul
Celan qui a témoigné, qui a cherché à atteindre sinon la vérité ténue et fragile, du moins, viscéralement, «la plage du coeur». Cela procède non pas d'une morale du sentiment, encore moins du ressentiment puisqu'il s'agit de rejoindre l'autre.
Alors, resterait un peu de la poésie dans le langage troué des hommes, éclat de lumière, petit zèbre infirme pour lire le monde, la dernière heure, quelques lettres tracées dans la cendre, c'est-à-dire notre mémoire. Pourvu que notre corps ne soit pas
déshabité. Pourvu que notre pensée ne soit pas prise au « dépourvu » dans cet enfer moderne que chante Jean
Ferrat.
À propos de
Celan : « Le fragment de vérité ainsi atteint demeure cependant bien fragile et précaire, à la fois précieux et aléatoire comme " un message dans une bouteille " - une image empruntée (...) à
Mandelstam - jetée à la mer dans l'espoir qu'elle puisse un jour rencontrer une plage, peut-être, (...) " la plage du coeur " (...) Ce message n'est pas sûr de trouver un destinataire, de même que l'histoire dont il témoigne, couverte de sang, a perdu ses certitudes d'antan. Les brisures enregistrées par la poésie "qui questionne l'heure, la sienne propre et celle du monde", selon l'expression qu'il employa dans la postface à un recueil de ses traductions de
Mandelstam, congédient définitivement le
happy ending de l'histoire positiviste, perchée en droite ligne vers le progrès. Mais en dépit de son extrême fragilité, ce message est universel. Pour saisir cette lettre enfermée dans une bouteille, il faut beaucoup d'attention, il faut guetter les vagues qui se brisent contre les rochers et s'essoufflent dans la plage avec une attention qui, écrira plus tard
Celan en citant un essai de Benjamin sur
Kafka, est "la prière naturelle de l'âme".»
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Enzo Traverso :
Paul Celan et la poésie de la destruction in L'histoire déchirée. Essai sur
Auschwitz et les intellectuels. Les Éditions du Cerf, 1997. (
http://www.anti-rev.org/textes/Traverso97a6/)