29 septembre 2006

L'arbre est dans mes feuilles



Jean-Paul écrit :

«… les sous-bois aux odeurs de saules …
Uslar Pietri débute L’homme que je deviens par un recueil intimité où le premier poème arbres fait le bilan des arbres de sa vie : le manguier de mon enfance, … le saman au nom de prince … , tout châtaignier porte en lui un après-midi d’automne à Paris …, j’ai vu le pin du Vermont …, il y a un arbre taillé dans le viel argent, le plus oxydé aussi, c’est l’olivier de Castille et d’Italie …

Alors j’ai cherché cinq arbres de ma vie qui pourraient être poésie et j’ai bien sûr commencé par le chêne si généreux en gland dont l’homme ne peut rien faire directement, et en face le pêcher qui serait l’arbre de mon enfance si généreux en fruits délicieux quand ils sont cueillis mûrs, et pour rester chez nous, le peuplier pour le contact qu’il suppose avec la rivière, sans oublier un retour à un autre arbre fruitier, le poirier pour l’élégance qu’il représente quand il est installé adroitement sur des fils. Pour le dernier, j’aurais voulu chercher celui d’un ailleurs, le manguier du Pérou par exemple ou l’érable du Québec, mais je reste encore avec les arbres de ma jeunesse, le noyer, un autre arbre domestique mais si peu cultivé... À ce jour, je n’ai jamais vu de champ de noyers.

Aurais-tu cinq arbres de ton côté ?»

*
Cher J.P.
Sais-tu ce que j'ai fait hier même dans ma cambrousse? Et ce n'est pas arrangé avec le gars des vues! J'ai transplanté deux petits érables. J'ignore si j'ai bien fait ce qu'il faut car c'est assez délicat les érables.

Je dirais que les arbres de ma vie sont ceux que j'ai planté. C'était un jeu pour moi quand j'avais 13-14 ans. Si bien qu'aujourd'hui je suis en présence de ces grands sapins presque matures avec de gros orteils qui rentrent dans le sol, un mélèze et un cèdre de la même période, d'autres arbres plantés il y a 10 ans ou plus récemment, etc. En ville, il y a un tilleul magnifique et un chêne sur le terrain. À Granby, mon beau-père m'avait donné à transplanter deux pruniers qui ont beaucoup fourni et beaucoup vieilli. Mais la plupart des autres arbres de ma vie vont me survivre. Je les aime tous beaucoup et je m'étonne de ne pas en avoir plantés davantage.

27 septembre 2006

Photos-miron

Quelques photos de la soirée hommage à Gaston Miron, dimanche le 25 septembre 2006, à la salle La Tulipe, dans le cadre du Festival international de littérature de Montréal.

(Photos Sylvain Legault/J.D.)


Chloé


Faubert, Lou Babin, Alain Lamontagne...


Marie-Jo


Andrée Ferretti


Lou Babin, Hélène Monette...

25 septembre 2006

Le grand carillonneur

Dimanche dernier, après qu'il eut venté tout l'après-midi, un beau soir s'est dessiné où brillait l'espérance. Avec des gens. Certains connus. Gilles Carle. Pierre Nepveu. Louise Arel. Bruno Roy.

C'était «Les mots nous regardent», un hommage à Gaston Miron, le Magnifique.

Une pléiade d'artistes et quelques témoins comme la brillante Andrée Ferretti.

Au centre de la scène : le souffleur de mots qui mironne.

Miron a dit un jour que «le poème est transcendance».

C'était en fait le spectacle de clôture du FIL animé par José Acquelin à la salle La Tulipe.

Clôture et transcendance, comment marcher avec cela dans les pieds sur notre route boucanée de vieux moi et de «bouts de temps qui halètent»?

Je peux dire qu'il s'est bu au cours de cette soirée quelques pintes de mots de chevreuil roux. Personne n'était soûl. On a pris les sous-bois aux odeurs de saules dans les cheveux du vent calmé. Puis le sentier des rosiers et des oeillets.

Personne n'avait le goût de se défiler.

Assis en quelque sorte sur le perron de l'âme, nous étions comme les enfants de la liberté bercés par des airs d'harmonica parlés.

Car Miron, tireur d'ellipses, pour une part découragé, pour une autre part fougueux contestataire à bout portant de la poésie même, ce Miron de l'Archambault pose devant l'éternité l'exigence même de la poésie et de la politique, c'est-à-dire être, c'est-à-dire devenir ce que nous sommes, c'est-à-dire s'ouvrir à la transcendance. C'est-à-dire encore assumer la profondeur de notre liberté, cette manière différenciée d'être avec tous les autres hommes de la terre. Terre de surprises et de télépathie. Terre d'ignorance. Terre de soleils qui carillonnent...

Et nous voici à nouveau en pleine lumière crue de la poésie qui se fait jour et monstralise la prise au collet de l'oubli, l'oubli même «qu'il s'agit de la mort de quelqu'un».

Il faudrait se pardonner à soi-même d'avoir été comme des objets jonglés, complaisants, lièvres abandonnés, dans la lune, et pourris par Rome, Paris, Londres, Washington et la pauvre ma tante Berta d'Ottawa...

Outre les souliers vernis de Miron, ont défilé sur la scène Alain Lamontagne, Michel Faubert, Jean Derome, Lou Babin, Hélène Monette, Chloé «la rousse rouge» Ste-Marie, Marie-Jo Thério (une étoile), et beaucoup d'autres...

Je dirais que c'est le partage de ce dénouement de soleils à tête chercheuse qui est au coeur du joueur de ruine babines. Si bien que dix ans après sa mort, la mémoire de Miron, commis-voyageur en chef de la littérature d'ici, n'est pas du tout nostalgique. Miron est plus flamboyant, plus pertinent que jamais. Il pousse encore dans le cul. Son oeuvre accuse avec panache nos retards patibulaires. Ses éclats de mots, ses éclisses se mettent à notre place mais comme en travers de nos travers. Avons-nous bougé d'un iota? Ce n'est qu'un jour de plus, dirait-il, et pourtant, ça urge de faire un pas, un petit pas...

C'est l'urgence même du poème. C'est-à-dire aimer. Mon bel amour, navigateur... C'est-à-dire : vivre! C'est tenir à dire aux autres hommes que «nous savons».

Mais nous, les fabuleux créatifs du continent, où sommes-nous? Quelle place occupons-nous?

Les masques de soi-même hérités depuis la belle luette de nos gigues analphabètes ne sont donc pas des alibis pour motiver l'absence même sous la couette du sommeil faussement diamanté par les bouteilles cassées de nos remords le long de notre histoire en marche. En marche!

Miron le marcheur n'est pas un Dieu en feu, en pâture. Il est pire encore : il est ce ratoureux poète qui a touché notre visage avec nos propres mots.

Les mots aussi ont un visage, un paysage, à tout le moins ils ont des yeux d'oiseau puisqu'ils nous regardent et nous invitent à les suivre «jusqu'à perte de vue». Au-delà de la clôture existentielle.

«Le poème est transcendance». Je cite de mémoire. Il ne faut pas m'en vouloir.

Mais qu'est-ce à dire au juste?

«Le non-poème, c'est ma tristesse ontologique, la souffrance d'être un autre.. . Le non-poème, c'est mon historicité vécue par substitutions. Le non-poème, c'est ma langue que je ne sais plus reconnaître, des marécages de mon esprit brumeux à ceux des signes aliénés de ma réalité... Or le poème ne peut se faire que contre le non-poème car le poème est émergence, car le poème est transcendance dans l'homogénéité d'un peuple qui libère sa durée inerte tenue emmurée...» L'Homme Rapaillé, 1965.

Au fil des mots, quand il fait clair et beau comme l'autre soir, le simple sourire, ce dépassement, cette conviction, cette espérance, cette mémoire, ce pays qui émerge comme un poème est à portée de main.

Quand il fait clair et magnifiquement beau.

Carnets pelés 5 - La parole est un appel inter-humain

22 septembre 2006

Ce soir j'attendrai Madeleine


Vendredi soir. Ce n'était pas prévu, mais j'ai passé chez le nettoyeur. Comme le nettoyeur est à deux pas du disquaire, j'ai dit : tiens, allons donc voir si le dernier Toots est arrivé. Le plus récent, c'est One more for the road. En entrant, on se fait accueillir par un tapis de Mexico. Bien tentant... Je passe outre pour cette fois. Toots, donc. Il est assez petit ce disquaire. On couvre vite la petite pointe du rayon jazz. Je suis toujours partant pour l'insurpassable Toots. Et il faut remercier les dieux ou simplement la nature pour dire comme Spinoza, remercier les anges, remercier la vie et probablement sa femme de laisser Toots faire encore des disques intenses à 84 ans! Mais ce n'est pas tout. Le baron Belge a un faible pour les voix féminines. Ah! Or voici qu'il a invité, entre autres, Madeleine Peyroux. Ma belle Madeleine Peyroux.

Toots n'était pas là. Mais de la lettre T à P, il n'y a qu'un pet. Je regarde furtivement à la case de mon amour Peyroux (nom acadien, son père): il restait un exemplaire de Careless Love, un exemplaire de Got you on mind (elle est l'invitée de William Galison), puis, à mon grand étonnement, un bébé CD inconnu, un prématuré puisque j'avais lu que la sortie était prévue pour novembre! COMMMENT ÇA SE FAIT QUE DEPUIS LE 4 SEPTEMBRE JE NE SUIS PAS AU COURANT QUE Half the Perfect Word EST DISPONIBLE?

Écoute préliminaire et tout de go dans le char au retour vers la maison. La voix est plus distincte, limpide, plus proche que jamais on dirait. Je suis plus qu'amoureux! Je suis amouraché... Le tout semble en continuité par rapport au précédent CD avec le même personnel de musiciens. C'est ciselé avec grand style. Une légèreté d'oiseau dans le blues. Dans l'auto, je n'ai pas eu le temps de me rendre à La Javanaise. J'ai fait cela plus tard. Ce n'est pas une trahison M. Gainsbourg! C'est une nouvelle fenêtre sans prétention pour cette chanson géniale composée en une nuit pour Juliette...

D'emblée, quelle douceur sur les lèvres d'or de Madeleine, soulevée parfois comme un drap qui volète au vent avec des petits coups d'orgue, de la vraie drogue pour le cerveau.

Éric Boisson écrit dans son blogue :

«Ballades émouvantes, arrangements minimalistes, univers troublant et intime.. Madeleine enchaîne ainsi les reprises (Cohen, Waits, Mitchell ou encore Gainsbourg) et les titres originaux. Légères cordes, orgue, piano.. les instruments illuminent sa voix à la perfection, le rythme est idéal... Je crois que Miss Peyroux a encore su grandir pour nous proposer un 3eme album sublime et indispensable.»


Et puis plus tôt dans Voir, cette recension qui m'a échappée :
Madeleine Peyroux - (Rounder / Universal)
Half the Perfect World

Gilles Tremblay
Deux ans après Careless Love, Madeleine Peyroux reprend en quelque sorte là où elle avait laissé: même réalisateur, Larry Klein, mêmes musiciens, même éclectisme dans ses choix musicaux. On retrouve donc quelques standards comme The Summer Wind de Johnny Mercer et Smile de Chaplin, ainsi que des compositions dont I'm All Right et California Rain. Et puis des reprises: River de Joni Mitchell, en duo avec k.d. lang, The Heart of Saturday Night de Tom Waits, La Javanaise de Gainsbourg avec un quatuor à cordes, Blue Alert et Half the Perfect World de Cohen. Mais c'est avant tout la voix superbe qui rappelle la grande Billie Holiday et cette façon qu'elle a d'habiter ses chansons qui nous séduisent. »

Bon, le «nous séduisent» me fatigue un peu... Dans le sens que c'est ma Madeleine à moi. J'attendrai Madeleine jusqu'au 20 octobre prochain. Un grand soir. C'est elle qui apportera les bonbons et sa belle voix, et ses yeux, à l'Outremont. Je serai à la première rangée. Avec J. qui l'aime autant que moi! Et M. et M. Et C. Câline!

Photo : festival de jazz de Monterey, 19/09/2005.

20 septembre 2006

Partance


Illustration : Jean-Pierre Guay, Partent les outardes, galerie Michel-Ange.

Il est 19h24. La fenêtre est ouverte et c'est cru-humide. Une ligne bleue transperce la bise qui soulève le store et siffle un peu par moment. Pour une part, les outardes, c'est connu, ont le sang chaud. Dès que le vent froid arrive, elles appareillent! Or, j'ai entendu tantôt les petites charrues passer dans le ciel. Alors, cette journée doit être marquée à la craie blanche. Le temps tourne.

Oies sauvages au-dessus de la ville faisant le v des voyageurs. C'est donc l'heure. J'ai froid aux pieds. Je me suis fais un thé. À chacun sa destination.

Dans l'«about me» de ce carnet, je raconte que j'ai deux filles. La plus jeune, Noémie, a sans doute de l'outarderie en elle. En tous cas, on s'est dit au revoir hier. Elle quitte pour la première fois le nid familial. Elle espère dénicher une job comme monitrice de planche à neige dans l'Ouest canadien. Bon. Les filles ont pleuré un peu. Le temps tourne. Partir, c'est mourir un peu. Rester? Avec les vieux tapis qui s'usent?

Mais laisser la vie se baigner dans le chant de gorge des oies qui zèbrent nos tympans surpris. Laisser ses enfants grandir... La destinée, la rose au bois. Personne n'échappe à son «devenir soi». Le père Aragon disait comme une réjouissance : «C'est de la mort que renaît toute chose.»

P.S. Noémie a demandé quelques petits services de dernière minute dont un document par courriel qu'elle avait oublié. Ce qui m'a valu un ultime au revoir :
« Salut papa ! Tout est génial, merci beaucoup !! Je vous redonne des nouvelles très bientôt !! Noé xxxx»



17 septembre 2006

Penser le bonheur

Photo Jacques Demarais.  Carol, ÎPÉ.
C'était encore l'été. Bouddha était en train de faire les foins. Il prêtait aux hommes le temps qu'il faut pour être heureux. Qu'importe la courte durée ici-bas, nous sommes comme des dieux lorsque nous sommes heureux, disait en substance et beaucoup mieux que cela Épicure, qu'on appelle aussi le Maître du jardin. Nous avions eu la piqûre du beau temps sage et fluide. Le dosage soleil-voyage était parfait pour engager une lecture nouvelle. De l'air, de la poésie, mais quoi? Ne pas hésiter, on a si peu de temps. Il faut suivre son instinct. Mais encore... «L'immense plainte de la poésie ne m'intéresse pas, dit Michel Garneau. C'est déshonorant! La meilleure façon de faire éclater le je, c'est d'être immensément heureux.» (En toutes lettres, ex-Chaîne culturelle, Radio-Canada, 16/02/1988).

Crédits-photo : jd

11 septembre 2006

Carnets pelés 4 - En ce jour si beau



11 septembre 1999
Simplement témoigner que j'étais ici en ce jour si beau. J'avais pris déjà cette photo il y a deux semaines. L'avoine dorée est maintenant engrangée. Je suis venu admirer ma grange au toit réparé. Il reste des têtes de clous à enfoncer. Le vent soulevant la tolle béante ne m'arrachera plus l'âme. Je suis venu déterrer les derniers rangs de pommes de terre. J'ai scié le peuplier tombé en face de la soue. En soirée, j'ai visité A. qui est sous tension à cause des bandits qui rôdent. Je lui ai récité un poème, mais à quoi bon? Simplement témoigner que j'étais ici en ce jour si beau et que j'ai fait ce que j'ai pu.

10 septembre 2006

Détour par le Mexique









Lila Downs.

Sur Libre Salmigondis, mon ancien blogue, j'ai souventes fois eu le plaisir de recevoir et publier des textes de Jean-Paul Damaggio. L'occasion se présente à nouveau ici puisque j'ai reçu ce matin un texte qui nous amène du côté du Mexique où ça brasse en ce moment.

Bonjour,

Cette fois l'actualité c'est le Mexique mais ça pourrait être la Bolivie (événements graves), le Brésil (la gauche de Lula passera-t-elle les 10%) ou le Venezuela où Chavez annonce à l'avance qu'il va proposer aux électeurs de changer sa chère constitution pour pouvoir être candidat plus de deux fois.

Mexique : La révolution métissée

Si j’étais Alexandre Adler je vous expliquerais que toute l’histoire actuelle du Mexique se réduit à l’opposition entre la civilisation venue du nord (les USA, la droite, Felipe Calderon) face à l’archaïsme venu du Sud (les paysans, les indiens, Lopez Obrador). Ayant vu à l’œuvre notre grand savant, quand il se voulait conseiller du prince George Marchais, j’ai compris comment éviter la réduction du monde à de tels schémas, aussi, dès que j’apprends le passage à Paris de Lila Downs, je lui envoie une place pour qu’il aille au concert.

Dans ce nom, Lila Downs, vous découvrez sans mal le Sud et le Nord mais vous n’imaginez pas la puissante originalité de ce métissage, une originalité à la gloire de « l’archaïsme », autant le dire de suite. Lila Downs, de mère indienne mistèque et de père nord-américain, parle aussi bien l’anglais que la langue natale d’Oaxaca. Elle chante en mêlant toutes les musiques et son succès est international (du moins à suivre les concerts à Genève, Londres, Madrid etc.). Elle sait mettre des bottes nord-américaines avec des habits traditionnels de son village. Elle mêle sans mal les mariachis et le hip hop.

Son succès est tout autant local qu’international et j’ai eu le plaisir de la croiser à Cuernavaca en novembre 1985 pour 300 pesos seulement. Dans le Zocalo de cette petite ville charmante (rien à voir avec la vie folle dans la capitale si proche), nous étions 7000 à reprendre les chansons de son dernier disque Una sangre, chansons chargées de tous les rythmes latinos, et porteuses de la joie des chansons de l’isthme de Tehuantepec. Un frisson traversa mon corps aux premières notes de Dignamente, une chanson en l’honneur de l’avocate Digna Ochoa sauvagement assassinée, et défendue en permanence par le sous-commandant Marcos. Naturellement, Lila Downs vient de manifester son soutien aux révoltés d’Oaxaca et son indignation devant la manipulation électorale.

Felipe Calderon est président comme l’est Bush aux USA ou Oscar Arias au Costa Rica, trois scrutins aux résultats très serrés où les conservateurs révélèrent leur faible respect de la démocratie électorale. L’histoire du Mexique ne s’arrête pas là. Nous savons qu’après le trucage électoral la répression va s’amplifier mais les conditions de la révolte restent identiques : le fossé s’agrandit entre la majorité à qui on vole les richesses, et la minorité qui pense pouvoir s’en servir sans comptes à rendre.

A Oaxaca la révolte conduite par l’APPO (Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca) s’ajoute à tant d’autres révoltes exemplaires. Pour éviter les amalgames inutiles, précisons que l’APPO avait reçu la caravane du sous-commandant Marcos, sans adhérer au mouvement mis en place sous le nom de « l’autre campagne ». Mais les tenants du pouvoir ne font pas dans la nuance : tout est fait pour détruire l’image du leader Enrique Rueda Pacheco, tout est fait pour susciter la division, l’usure, et cependant, après plusieurs mois d’actions ininterrompues pour demander la démission du gouverneur, l’organisation reste solide, démocratique et inventive. Une auto-organisation massive à travers tout l’Etat permet à la fois d’éviter l’isolement de la lutte armée, et le risque d’échec. Dès à présent, un « Etat » parallèle s’est mis en place pour se substituer à l’Etat ordinaire. Phénomène rendu possible par l’historique insertion des enseignants dans les communautés rurales à partir d’Ecoles normales rurales que le pouvoir tente d’éliminer (lire le roman de Carlos Montemayor : Guerre au paradis). Ces instits avaient perdu un peu le contact avec le peuple depuis quelques temps à cause d’un découragement devant le travail à accomplir, mais cette énergique lutte a retissé les liens solidaires. Après des manifestations de près de cent mille personnes, le système n’a pas cédé tentant en permanence de réduire le mouvement à quelques agités. Or, le peuple tout entier apprend en de telles circonstances les ressorts du pouvoir qu’il tient entre ses mains (blocages les plus divers de la vie du pays par des barricades, des occupations, des réunions) et la nature des armes de l’ennemi, la télévision étant encore plus féroce que les fusils.

Ce combat héroïque des peuples du Sud (deux morts tués par des paramilitaires) a une autre dimension quand on regarde celui de Mexico où plus de deux millions de personnes manifestèrent pour défendre l’élection de Lopez Obrador (création de la convocation nationale démocratique (infos sur http://www.cnd.org.mx). Là aussi, une organisation se met en place, une organisation démocratique qui risque de développer une révolution que Lopez Obrador n’avait pas prévue. Dans ce contexte de radicalisation, les forces démocratiques du Mexique risquent d’être contraintes à inventer un nouveau rapport au pouvoir. Pour le PRD, le parti de Lopez Obrador, il y avait la voie électorale classique, et de l’autre côté, pour les Zapatistes, il fallait se tenir loin d’un pouvoir sur lequel on n’avait pas les moyens de peser. Une convergence peut-elle surgir ? Le métissage pourrait-il être aussi une forme de la révolution ?
(...)

Pour mémoire, la sinistre ville mexicaine aux centaines de femmes disparues, elle est au Nord ou au Sud, cher Alexandre ? Ciudad Juarez symbolise le Nord et l’avenir inhumain qu’il prépare à tous les Mexicains (mais un Nord qui n’est pas géographique pas plus que la révolution serait au Sud). Sauf que la Woody Guthrie mistèque et tous ses amis n’ont pas dit leur dernier mot …

Jean-Paul Damaggio, 11 septembre 2006

08 septembre 2006

Turbulence et nuit blanche



Dans l'entre deux du noyau.

Lecture de l'Amitié de Maurice Blanchot, Gallimard, 1974.

«Comme si écrire n'était pas ce qu'il y a de plus innoncent, c'est-à-dire de plus dangereux.» (p.76)

«La littérature est peut-être (je ne dis pas uniquement ni manifestement) pouvoir de contestation : contestation du pouvoir établi, contestation de ce qui est (et du fait d'être), contestation du langage et des formes du langage littéraire, enfin contestation d'elle même». (p.80)

06 septembre 2006

Ben Webster (1909-1973) - Take the A Train




Illustration Jérémy Soudan monsite.wanadoo.fr/benwebster/images/6-picture.jpg?0.5903304487228492

Un son unique de saxo ténor comme du velours pour faire couler un zeste de blues sur le swing en gerbe des années trente. Des ballades, des slow suaves d'une tendresse insistante. Pourtant, Ben Webster ne découline pas, il a de la poigne, espèce de tendre boxeur, réputation de «brute»... Il fut un temps soliste distingué pour le grand Duke Ellington comme le montre l'extrait qui suit.


05 septembre 2006

Clémence pour septembre

Photo Jacques Desmarais, Lac Peasley, 2005.

Entendu Clémence Des Rochers à la radio, une chanson qui m'était inconnue, de la nostalgie à plein, comme dans Full day of mélancolie, mais d'une tristesse moins filiale, mélancolie un peu orangée aux accents de mon pays natal, une histoire de départ, la fermeture du chalet en septembre. C'est bien trop tôt! Il va faire encore beau. Clémence a de la difficulté avec les départs, avec la mort. Je la comprends. Je la comprends.

Sur la photo, il y a le pignon du Mont-Orford. On se comprend.

Le lac en septembre
«Ma chaloupe est vide et vos deux canots
Renversés dans l'herbe près du feu éteint
Je fredonne encore " Vent frais du matin "
Mais ma voix revient perdue dans l'écho

Vous avez quitté le lac en septembre
C'était bien trop tôt
Tirés les rideaux et fermées les chambres
Il fait encore beau»


04 septembre 2006

Carnets pelés 3 - Oiseau de nuit sur la corde


À Caroline qui m'incite à poursuivre la série des carnets pelés entreprise sur Libre salmigondis, mon ancien blogue.


13 août 2001, station Beaudry
Changement de capuche! Ça refoule. Noir de monde. Des gens à profusion, en fusion anonyme. Je m'ennuie de la brume d'Orford emmitouflée dans l'écho de ma solitude sur le lac Perdu. Ainsi tourne le monde, ses cailloux, ses coquillages...

Retour au travail! Première journée de blanchiment de mes idées dans les petits casseaux percés du jour qui ne m'appartient pas. Je n'ai pourtant pas de maître.

Le journal et ses poux, que disent-ils? Ces bonnes gens autour de moi conversent, sourient, gesticulent. Que se passe-t-il donc? C'est le matin et ça pérore! Reviendront éteintes les gorges et les pies, cet après-midi, avec la sueur des anges laissant des empreintes entre les sièges du métro.

Débarquement des froissés à la maison : c'est prévu comme du papier à musique. Pour se battre ou pour rêver? Pour se déchausser d'abord. Repasser la leçon aux enfants ou promener le chien.

Rêver aux mots précipices? À la «rugueuse réalité»? Rêver ou battre en retraite? Les percutés de ce village que nous traversons en ce moment, penseront-ils ce soir aux nègres qui s'endorment au port de la lune?

Moi? Je vais traîner ici et là dans les fanges du hasard. Non, je ne rentrerai pas me coucher! Pour tout l'or du monde.

10 septembre 2001, station Assomption
Rien ne va plus. Les ailes qui vous portaient hier encore, usées par le vent et l'orgueil, deviennent amas de corne sèche, se ratatinent, se retournent contre vous et enfoncent leurs griffes entre les côtes. L'âme est en prison puisqu'elle s'échappe de la cage autant qu'elle le peut. Nous sommes pris.

«Et que vous soyez incapable de dire ce que vous ne savez pas (...) c'est une faiblesse des plus répandues.» (Beckett, Watt, éd. de Minuit, 1968, p. 23).

8 août 2004, cambrousse, Béthanie
Peut-être que je ne pense plus à la poésie. Peut-être que je perds mon âme en effet? Je pense à un poème qui gigote comme une truite dans un ruisseau ambré; il chante tout doux comme une voix de fille.

17 août 2001, station Frontenac
Vendredi soir. Je cogne des clous. Je note en chambranlant le mot pisciforme dans Mal vu mal dit.

20 août 2001, station Joliette
On s'endurcit! «Silence à l'oeil du hurlement», écrit Beckett.

8 décembre 1993, Traverse, ex-chaîne culturelle de Radio-Canneberge
Une fois tous les ersatzs et leur doublure de l'amour propre déboulonnés, on entre dans l'inconsolable, dit en substance Michaël La Chance à propos de Beckett dont l'intuition de base est que nous sommes condamnés à être étranger à soi-même et au monde. Nous sommes des revenants, des fantômes jamais nés, nous sommes condamnés à vivre dans notre tête. Mais l'écriture a le dernier mot sur la mort. Pourquoi pouvons-nous encore raconter des histoires après la mort?

10 septembre 2001, station Viau (suite)
Je poursuis ma lecture de Watt. Sur la banquette d'à côté, une femme dans la quarantaine lit elle aussi. Mais par en dessous de mon livre, je détecte ses regards furtifs pointés vers moi. Je lève les yeux et je vois qu'elle s'accroche à la jaquette de mon bouquin, sourire en coin. Puis, sans transition, comme si nous avions élevé les cochons ensemble, elle m'aborde : «C'est drôle, dit-elle, je viens à l'instant de lire Mon frère avait passé Beckett! Je dis : «Et que lisez-vous?» Elle monte un peu son livre et répond : «Les particules élémentaires». C'est tout.