16 décembre 2015

Belle

J'aime beaucoup le groupe folk Moriarty (France) — clin d'oeil à Kerouac — découvert chez mes amis Josette et Benoit à Montauban en 2009. Le groupe a repris en français (trop rare à mon goût dans leur répertoire) la chanson Belle tirée de la branche créole-cajune louisianaise. C'est très très joli. Leur interprétation se trouve également sur leur album Fugitives (2014).

L'enregistrement original de cette chanson composée et interprétée par Mr Bornu a été fait par John et Alan Lomax en 1934. Les Lomax père et fils sont des folkloristes et musicologues marquants originaires du Texas.

On constate bien qu'à l'instar des Québécois, les Cajuns disent  aussi « mon char » pour parler de leur automobile. 



Belle
Si j'ai une belle ici, belle
c'est par rapport à toi, belle
Si j'ai une belle ici, belle
c'est par rapport à toi, belle

J'ai pris mon char ici, belle
Pour m'en aller au Texas, belle
J'ai pris mon char ici, belle
Pour m'en aller au Texas, belle

Ca faisait juste trois jours, belle
Que j'étais là-bas, belle
J'ai reçu une lettre de toi, belle
que t'étais bien malade, belle

Que t'étais bien malade, belle
En danger de mourir, belle
Que t'étais bien malade, belle
En danger de mourir, belle

J'ai pris mon char encore, belle
Pour m'en retourner vers toi, belle
J'ai pris mon char encore, belle
Pour m'en retourner vers toi, belle 


Quand j'arrivais à toi, belle
T'étais sans connaissance, belle
[...] 



12 décembre 2015

Paul Chamberland, le survivant antérieur



« Ça ne te suffit pas, bête humaine? »
— Paul Chamberland, Nuit de la poésie, 1970

J’ai passé quelques moments cet après-midi à la libraire de la Coop de l'UQÀM. Juste pour fureter! Je dois traverser une période stricte de rédaction d'ici le Jour de l'An, moine en service commandé. Déjà bien assez délinquant comme un étudiant en fin de session! Alors, pas de tentations supplémentaires! Ça serait trop beau lire à journée longue et même une bonne partie de la nuit. Et quand bien même j'aurais cette liberté, ne conviendrait-il pas d'achever tout d'abord les lectures en cours, entre autres Barcelona! du belge Grégoire Polet (Gallimard, 2015) et Le murmure signifiant que j'aime beaucoup de Michel Morin (Les Herbes Rouges / Essai, 2006)?

N'empêche, tout à l'heure l'Ange des livres à la librairie m'a fait feuilleter juste un peu, mais juste assez pour en saisir la gravité et souhaiter ajouter sur ma liste le récent essai de Paul Chamberland : Accueillir la vie nue face à l'extrême qui vient (VLB, 2015).

La vie nue? Dit, consenti en un seul trait traversé en filiation par la douleur de Robert Antelme cité par Chamberland, c'est l'espèce humaine réduite à une condition de paria, à sa stricte survie biologique. C'est Auschwitz mur à mur sur la Terre entière.

Ce n'est pas de la dernière pluie acide que ce professeur, poète-philosophe et essayiste (au sens fort du terme, celui qui met en jeu pour lui-même la pensée) hurle son indignation contre les forces de destruction de l'humanité. En témoigne cet extrait de la célèbre Nuit de la poésie de 1970 où le jeune Chamberland dit ce qu'il voit. Que voit-il alors? Il voit deux peuples vivant l'un dans l'autre, mais dans  des sens opposés : le peuple des porcs et le peuple des enfants. Il voit le système, la maudite machine comme on disait en ces années de contestation planétaire. « Que l'Homme soit! Let it Be. »

Dans un échange avec David Cantin (Le Devoir, Paul Chamberland, dire l'insupportable, 13/04/2003) à l'occasion de la parution du recueil Au seuil d'une autre terre (Éd. du Noroît, 2003) et de quarante ans d'écriture, le poète déclarait avoir éprouvé l'anxiété planétaire : «  «[...] le travail de la pensée n'est-il pas de supporter l'embarras en ne déniant pas ce qui échappe à l'expérience avérée — justement parce qu'il y a expérience?».  
Photo Jacques Desmarais, Paul Chamberland, soirée de la revue Exit, Lion d'Or, 13.10 2015. 
Le Chamberland de 2015 vieillit comme tout le monde sur une Terre dévastée où le point de non-retour a été franchi! C'est entendu! Voilà ce qu'il voit, voilà ce qu'il prend la peine de dire le 23 juin 2015 lors du lancement de son essai. Le piétinement et la cupidité des puissants en coulisse  de la COP de Paris font partie du portrait de la famille qui se demande encore à minuit moins une s'il faut vraiment inviter tout le monde à la table? Mais qui va payer? 

L'extrême qui vient? Qu'est-ce que c'est ça?  Et que faire?

Cette question est piégée, tranche Chamberland. L'heure est à formuler avec une gravité épouvantable une injonction éthique à l'égard de la pensée : prendre la mesure jusqu'au bout pour nos descendants de la terrifiante éventualité « où il n'y aurait rien à faire »!

Laisser toute la place à un autre avenir, combien sommes nous sur la Terre à fomenter cette urgence de renversement, se demande Chamberland qui fait « le pari, même endeuillé, de l'espérance »?

Ces propos liminaires trop rapidement glanés crèvent quelques prétentions dans la soucoupe des bobos éveillés. Ils interpellent au plus câlice, que je me suis dit en moi-même.


11 décembre 2015

Ces mots anonymes


À Noël l'an dernier, Michel Garneau m'a envoyé un fabuleux manuscrit intitulé : Les sonnets d'asteur avec la couronne de sonnets et la glose et leurs coloriages (photocopie, novembre 2014). Un mot avait précédé l'envoi évoquant l'histoire en dents de scie de ces poèmes non publiés. Ils devaient l'être pourtant faisant suite au recueil Les chevaux approximatifs, Un hommage aux formes (L'Hexagone, 2010). Michel était bien sûr aigri de la tournure. Écrire pour soi seul est obscène, m'avait-il alors confié.

Dans son fin fond, cela est bien juste. Même quand on est humble artisan et pas pantoute dans la galère littéraire au sens coutumier du terme, on ne peut pas, il me semble, écrire pour écrire, écrire seulement pour son tiroir, pour son miroir. Alors, avec des petits bouts de chandelles, on s'efforce, on se fait un plaisir toujours renouvelé de partager publiquement ses petits mots tranquilles, ses avions de papier numérisés. C'est précisément ce que j’essaie de faire sur Train de nuit, ou ici et là, c'est plus fort que moi. La fréquentation le plus souvent disons confidentielle n’entre pas en ligne de compte.

Il suffit qu'une seule personne réponde présente, vibre de près ou de loin, cela se sent, pour que certains jours l'aventure du dialogue souhaité par l'expression libre et la réciprocité brille de toutes ses promesses de belle humanité en train de construire à plusieurs têtes du sens.   

J'ai reçu aujourd'hui en commentaire ce mot de Anneaux Nîmes. Il est trop touchant.  Je me permets de l’ouvrir à tout venant.  

Merveille et Force 
la circonférence du grand pin
la voix de Billie Holyday
chantant Strange Fruit …
vos propositions souvent accrochent
bouleversent
ce matin
Comme vous savez dire
Après avoir engrangé
Pour qui a touché du doigt
Nous voilà tapis
Silencieux, les yeux posés
Sur les mots porteurs
contant, célébrant
la vie devenue si fragile
en l’instant présent
débandade quotidienne, déboussolé
votre prose transporte, console
elle appelle
une prise de parole
à slamer haut et fort
une mise en mouvement
à arpenter les routes
à mettre le nez dehors
à refuser
à inventer les minutes
essayer d’éclabousser
nos vies désenfantées
merci

Anneaux Nîmes
11/12/15 3 h 06

Le climat en 1903 ou comment passer la nuit blanche à la COP de Paris


Ça fait quasiment peur sur fond de cupidité et de piétinement à la COP de Paris. Retour à la case du futur antérieur. Marguerite Yourcenar, Québec, 1987. Dans une allocution donnée à une Conférence internationale de droits constitutionnels, elle cite la fin d'un article du géographe Frédéric Schrader paru vraisemblablement en 1903. En 1903! Ça fait carrément peur!
« À côté de la destruction, écrivait Schrader, la reconstitution pourrait de se préparer par l'étude des lois physiques qui dirigent la vie planétaire. La science, qui mesure et devance les tempêtes, n'arrive-t-elle pas à en prévoir les causes ? Ce grand laboratoire des climats, cette ceinture végétale de velours humide et tiède d'où s'élancent des spirales rythmées d'ondes atmosphériques sera-t-elle transformée sagement, exploitée avec le respect de l'homme et de la nature, en tenant compte des relations du sol et de l'atmosphère, ou bien cédera-t-on à la tentation de violenter la terre, d'attaquer par les voies rapides la forêt tropicale ? Dans ce cas, c'est l'humanité même qui sera mise en péril, non seulement par des maladies inconnues, mais par la déséquilibration de l'atmosphère et par l'introduction de l'instabilité des climats dans le monde entier. Ce tableau est sombre. Puisse la réalité n'être pas encore plus sombre, et puisse le sentiment du péril grandissant suggérer aux hommes le remplacement de la lutte qui tue par l'alliance qui féconde. Il semble que le Sphinx apparaisse de nouveau à la bifurcation des routes que l'humanité peut prendre, lui rappelant qu'elle a déjà dû à plusieurs reprises changer sa marche, lui proposant une fois de plus sa question redoutable, prêt à la dévorer si on ne devine pas dans quelle voie on doit s'engager. Une loi désormais incontestable établit que la chance de durée des organismes est en raison inverse de leur complexité. Si cette complexité s'exagère à force d'artifices et de conflits, la survivance est impossible. Le remède est à la portée de l'intelligence humaine, si elle veut bien dissiper l'ivresse qui la mène aujourd'hui et demander à la science, non plus seulement la possession immédiate de la nature, mais la compréhension de l'harmonie générale. C'est uniquement par le respect des lois naturelles et par l'extension des rapports d'amitié entre les hommes que l'histoire pourra se développer dans "l'ordre naturel des choses", suivant "le jeu naturel des choses" où se trouve la liberté, et sauvegarder ainsi l'avenir humain. » 
http://www.cidmy.be/index.php…

10 décembre 2015

L'inoubliable dépassé



La vie. Le cercle de l’arbre. La vie spiralée à la campagne où il arrivait que les puits se taisent en ces journées salivaires de grandes chaleurs qui n'en finissent pas. Ça va finir! Les saisons s’entretiennent les unes les autres, se succèdent en poupées russes invisibles, remuant parfois le radical palimpseste, l’insupportable en filigrane, bardassent sans cesse le sol raviné aux mille sexes assoiffés qui germent et germinent sous le Soleil de la Terre. Enfin une pluie battante à l'horizon! Mais voici venir déjà l’automne. La prévision ultime. En ce temps-là, Doloré, mon père, faisait de la conjugaison au champ avec son cheval le plus musclé, ou le moins têtu, attelé, maniant de ses bras veinés la charrue, jurant, suant, mettant le feu aux pierres qui jaillissent et roulent sous le socle. Traceur de sillons pour amadouer le ventre. Allers-retours comme les vers d’un vaste poème masculin dans la signature éphémère et bouleversante des êtres. Penser à plus tard avant le gel. Semer en mai. Espérer le bon vent. Silence. La douceur. La luisance d'un calme dimanche.
Mesurer la rudesse traversant la poussière des travaux et les jours fut la première leçon aratoire retenue par la bagatelle de mes yeux. Ruralité sonore, comme rivière millénaire. À l’air libre. Si concrètement portageuse. L'inoubliable dépassé. 
Et voilà l'art de l’enfance de l’art comme révélée.

07 décembre 2015

Abel Meeropol : Strange Fruit

Abel Meeropol (1903-1986) a écrit le poème Srange Fruit en 1937 après avoir vu, horrifié, une photographie qui a beaucoup circulé à l'époque de L.H. Beither montrant au milieu d'une foule vociférante et réjouie le lynchage survenu le 7 août 1930 de deux adolescents noirs, Thomas Shipp et Abram Smith, à Marion, Indiana. Au lendemain d'un vol, sans autres formalités, les deux jeunes suspectés aussi de viol et de meurtre ont été battus et pendus à un arbre. Aucune accusation ne s’en est suivie.

L'auteur a plus tard mis en musique ce court et poignant poème qui évoque tant de cruauté, d'injustice et de racisme. Scène pastorale du brave Sud, écrit-il. « Drôle » de culture. Du sang sur les feuilles de peuplier, du sang mêlé aux racines, odeurs de mort brutale, imposée, parmi les fleurs de magnolia. Fruits torturés, calcinés offerts pour l'éternité aux corbeaux ignorants.

La compagne de Meeropol a d'abord interprété cette pièce lors d'une réunion syndicale de professeurs. La grande Billie Holliday a repris sur scène l'oeuvre en 1939. Puis, jusqu'à nous, une kyrielle d'interprètes dont Nina Simone, Diana Ross, Annie Lennox, Cassandra Wilson, Jeff Bucley... Strange Fruit appartient désormais aux cris et aux écrits de la mémoire blessée portant les luttes de libération du peuple afro-américain.

Dans son blogue, Raphaël Adjobi commente ce texte et suggère une version en français.

Alors que le Président Obama paraphe de sa main les derniers traits de son règne entre les craques de l'Histoire américaine, les temps changent, bien sûr, comme dit le poète, mais la gâchette policière, si emblématique d'une société travaillée par le chaos, dérape encore et encore bien étrangement.  



Stange Fruit

Southern trees bear a strange fruit,
Blood on the leaves and blood at the root,
Black body swinging in the Southern breeze,
Strange fruit hanging from the poplar trees.
Pastoral scene Of the gallant South,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolia sweet and fresh,
And the sudden smell of burning flesh!
Here is a fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for a tree to drop,
Here is a strange and bitter crop.
© Abel Meeropol



06 décembre 2015

Climat

Climat! Climat! Climat! Mon amour, quel temps fait-il donc? Demande à Siri, qu'elle me dit. Siri Lapomme, réponds! [...] « Pas beaucoup moins chaud que s'il faisait un peu plus froid »

Murmure

De l'autre bord. Pouvez-vous s'il vous plaît allumer les lumières et ne pas baisser le son? Dylan, l'évocateur, le poète au sang barde, le petit christ a déjà lancé en interview ce bel os fulgurant enrobé de transsubstantiation. Jean-François Malherbe pour sa part a brodé un jour en classe autour de la mystérieuse transfiguration : il faut s'efforcer, disait-il en traçant des marques ensoleillées dans nos cerveaux, de transfigurer, de matérialiser l'esprit et de spiritualiser la matière. Je trouve que Michel Morin est pour l'un et pour l'autre un bon accompagnateur, un maestro en fait. Un germinateur. Voici : « L'esprit (ce qu'on appelle ainsi) ne serait-il pas cette lumière qui travaille la terre, hante le corps? Et parfois se manifeste. Sourires. Lueurs. Visions. Entrevisions. * Soupirs, sourires, lueurs. Toute une “esthétique”... Percées d'esprit à travers la “matière”. Fendillements. Battements de paupières. Regards. Lueur. Cette lueur dans ton regard. * Ainsi passe le soleil à travers les nuages. As-tu remarqué? » (Le murmure signifiant, Les Herbes Rouges / Essai, 2006, pages 108-109).

05 décembre 2015

Michel Garneau : L'hiver, hier

Le premier récit en prose de Michel Garneau, L'hiver, hier (L'Oie de Cravan). Un grand plaisir de lecture. (J'envie Garneau d'avoir embarqué avec une bande de fous dans le Snowmobile B-12 de Bombardier. Chez nous, à l'hiver, le boulanger Lussier passait le pain à travers champ avec ce char d'assaut des neiges. Ça m'impressionnait grandement!). C'est plein de jeunesse, d'humanité, d'amour et de poésie, de reconnaissance au fin fond de ce pays parfois si étrange. Nous autres en pleine face. Comme toujours, des oreilles alertes, un Maître en écriture. Micheline Lanctôt (Les guerriers) devrait nous tricoter un beau petit film à partir de ce conte vécu vivifiant.

Belle recension de Dominic Tardif dans Le Devoir de ce samedi 5 décembre 2015.

L'Aragon de Forest

« C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien »

- Louis Aragon

Recension comme un aimant  :  Philippe Forest, Aragon, Gallimard, 2015 

BIOGRAPHIE

L’esprit mordant et combatif d’Aragon revit

Philippe Forest publie une magistrale biographie de l’écrivain et militant communiste


02 décembre 2015

Flirt, chaos et contradictions : l'Occident et l'Arabie saoudite

En libre opinion dans Le Devoir d'aujourd'hui 2 décembre 2015, un texte du poète Karim Akouche que j'ai commenté comme suit :

En exergue, citation pertinente de Gramsci! Puis, le texte qui suit du poète Karim Akouche réveille plus qu'il ne révèle ce que nous percevons déjà dans la brume ensorcelante du capital. Sa conclusion sur fond de l'effondrement des valeurs humaines est une claque qui rejoint pour l'essentiel un texte que j'ai signalé plus tôt du philosophe français Denis Collin intitulé « Le sommeil de la raison engendre des monstres » (site La Sociale, 16/11/2015). Collin : « On aurait tort de ne pas prendre au sérieux ces idéologies folles au sérieux, comme on a eu tort de ne pas prendre au sérieux ce que le minable Adolf Hitler écrivait dans Mein Kampf. [...] Les décapitations devant les caméras sont faites pour faire des émules! Et pendant que nous pleurons nos morts, nous ignorons combien sont nombreux ceux qui sont enthousiasmés par les massacres de Paris. »http://la-sociale.viabloga.com/…/le-sommeil-de-la-raison-en…


***


LIBRE OPINION

Flirts dangereux entre l’Occident et l’Arabie saoudite


Le Devoir 2 décembre 2015 | Karim Akouche - Écrivain | Actualités internationales

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » — Antonio Gramsci

« Quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion. » Cette citation de Voltaire résume parfaitement les paradoxes qui tourmentent notre époque. Pourra-t-elle expliquer la relation contre nature qu’ont les démocraties occidentales avec les monarchies du Golfe ?

Les premières n’ont rien à voir avec les secondes. Du moins, en apparence. Car, en termes de valeurs, elles n’ont pas grand-chose en commun. L’Allemagne est dirigée par une femme ; or les femmes saoudiennes n’ont même pas le droit de conduire. À Amsterdam, on célèbre le mariage des homosexuels ; à Djeddah, on les lapide. Les Européens sont libres de croire ou de ne pas croire, tandis qu’en Arabie saoudite, ceux qui osent renoncer à l’islam sont jetés en prison ou carrément exécutés. Paris a exclu Dieu des affaires de la cité, tandis qu’Allah niche dans les moindres recoins du royaume wahhabite. En Occident, on célèbre la raison, alors que dans ces monarchies on étouffe l’esprit critique…

L’Histoire nous apprend qu’un pacte, baptisé Quincy, a été signé en 1945 entre Franklin Roosevelt et Ibn Saoud, lequel pacte a été renouvelé par George W. Bush en 2005. Pour des intérêts géostratégiques et bassement économiques, les Américains s’allient avec la famille Saoud et lui garantissent, en échange, la protection contre l’Iran et les menaces extérieures. Les démocraties libérales et les monarchies du Golfe partagent une dangereuse passion : l’amour infini du dieu Argent.

La civilisation est avant tout un ensemble de valeurs telles que la liberté, la justice sociale, l’égalité homme-femme, l’éducation… En mettant l’argent au-dessus de ces valeurs, les démocraties libérales font perdre leur âme aux peuples qui les composent et les vident de leur identité singulière. Le libéralisme déteste les frontières. Il produit des êtres creux et artificiels qui flottent au gré des vents capitalistes. Il se fout des langues, des coutumes, des pays, des hommes… bref, de l’humain. Son seul but : faire un maximum de profits.

La mondialisation a donné naissance à deux capitalismes : le capitalisme sec et le capitalisme vert. Le premier est le libéralisme de Wall Street. Il souhaite remplacer le citoyen par un consommateur carnassier et cynique. Le second est vert (mais pas écologique). Il est dopé à coups de pétrodollars par des enturbannés arriérés et obscènes. Le citoyen n’y a pas droit de cité. Il est écrasé par le croyant. En un mot, le capitalisme sec et le capitalisme vert se liguent contre le citoyen libre.

Parrainés par les États-Unis et leurs alliés, l’Arabie saoudite et le Qatar propagent sans complexe le salafisme à travers les sociétés occidentales. Leurs séides infiltrent les institutions internationales, financent des centres islamiques et des chaires de recherche dans les grandes universités, corrompent les dirigeants occidentaux, achètent le silence des élites politiques et médiatiques…

Le capitalisme sauvage exacerbe l’individualisme en Occident. L’individualisme, quant à lui, crée des solitudes. Les solitudes engendrent de grandes misères, lesquelles profitent aux islamistes qui n’hésitent pas à recruter les marginaux et les déshérités dans le but de bâtir leur califat mondial. En bout de course, l’Occident perdra ses valeurs. Sa cupidité détruira sa civilisation. Le dieu Argent sera chassé par le Dieu de l’islamisme. »