11 mai 2010

« Ma belle Louisiane se meurt.»


D'après un témoignage de Josette Aliès, France.


Certes, elle n’est pas la seule, mais c’est toujours difficile d’accepter la mort de l’objet qui a déterminé sa vie. Mon premier exil. Mon premier enfant. Ma seule amitié qui a survécu à des milliers de kilomètres et un océan de distance. Ma jeunesse de femme. Ma première confrontation avec le non-révolutionnaire, voire l’antirévolutionnaire.


Je me souviens encore avec tendresse de Betty, qui, en 1976, à la maternité, me susurrait avec tendresse : « Don't worry Josette. Miterrand can’t be your next president ! We’re there! Your baby will be free ! » (...)


Je me souviens de cet immense homme des bayous chez qui nous soupions et qui avait une bibliothèque comme je n’en ai pas vu d’autre en Louisiane! Il avait le Manifeste du parti communiste, du Faulkner(...)


Et « Mister Ina », le principal de Willow Elementary School : deux rangées de dents blanches qui se découvraient en sourire chaque fois que je me heurtais à lui dans un couloir trop sombre pour y voir quand on venait du soleil! Son franc éclat de rire quand, la première fois, je me suis excusée en expliquant : vous êtes si noir que je ne vous avais pas vu!


Je voudrais bien savoir ce que tous ces gens sont devenus, ce qu’ils pensent de leur présent!


Merci internet! J’ai pu retrouver « mon école »! Elle s’appelle maintenant J.A Hernandez Elementary school. Elle existe toujours, dispose à présent de 278 élèves seulement, dont 31 blancs, deux Hispaniques, un Asiatique, zéro Indien. Si mes calculs sont justes, ça fait 244 noirs! Elle accueille aussi tous les cours (5 grades). De mon temps, c’était déjà une école fréquentée en très grande majorité par les noirs, mais elle n’accueillait que les grades 1 et 2. Dans l'idée de briser les ghettos, la ville voulait favoriser le « brassage » en organisant la scolarisation publique en établissement de deux grades et déplaçait les élèves avec un système de bus scolaires.


De mon temps, contre toute attente en France, Jimmy Carter fut élu président. Faut-il voir, dans cette régression, la marque des présidences Bush? Faut-il y voir la pression des « petits blancs », la plupart issus de la minorité cajun appauvrie et refusant d’être au même niveau de misère que les noirs?


Déjà, de mon temps, au moins une personne sur deux vivait directement ou indirectement du pétrole! Les sucriers avaient déjà investi la manne pétrolière! 15 % de la population du sud de la Louisiane vivait de la « charité publique ». Combien sont-ils maintenant après Katrina ? Combien seront-ils demain après la pollution des

bayous ?


N’importe quel Américain suivant les infos savait expliquer que pour que le business progresse il fallait entre 7 et 10 % de chômeurs, que c’était un mal nécessaire. Pourtant, peu de Louisianais, savaient que c’était Washington et non pas New-York leur capitale. Quant à la France, des enseignants m’ont demandé où se trouvait cet État des USA, et furent désemparés quand je leur ai expliqué qu'il s'agissaitt d'un État européen indépendant, hors OTAN -à l’époque -! Dès lors, ils furent convaincus, malgré mes dénégations, que la France appartenait à l’URSS!


Avec leurs double, voire leur triple emplois, ces Louisianais-là se sentaient (...) à l’abri de tout! Qu’en pensent-ils maintenant? (...)


Je suis, sur le net, la progression de la pollution pétrolière vers le delta du Mississipi, comme j’imagine que Jacques et Jean-Paul le font aussi.

J’ai fait une classe-découverte aux Sables d’Olones, juste après la tragédie de la pollution par l’Erika. J’ai vu les galettes gluantes accrochées aux rochers, jonchant encore le sable comme des bouses… trois mois après le nettoyage! Là, dans ces bayous sauvages, ce sont au moins trois Erika par jour qui se déversent, sans accès au nettoyage!


Que vont devenir les belles aigrettes? Les si terrorisants mocassins, serpents très venimeux des bayous? Les pseudo-pacifiques crocodiles? Les dauphins qui accompagnaient mes brasses à Grand-Île? Sans compter les vendeurs d’huîtres et de crevettes (chevrettes) au gallon, les cueilleurs d’écrevisses (...), tous ces petits pêcheurs qui venaient vendre leur pêche sur les parkings des supermarchés? Ces habitants des bayous qu’on ne voyait jamais, quand on se baladait (avec un « guide » du cru pour ne pas se perdre) en bateau? Sans lui, on n’aurait même pas aperçu les maisons de bois et les cabanes à pêche derrière les barbes des cyprès... Quant à les voir, eux, fallait pas y compter! Tout au plus apercevait-on de drôles et minuscules bateaux surmontés d’une sorte de ventilateur en tambour de machine à laver, accostés et arrimés à une racine d'un chêne.(,,,) Que dire, quand au détour de méandres sans fin, de passages semi-souterrains sous les branches, on déboulait subitement sur un lac? une mer? dont on ne voyait pas la côte d’en face?


Que dire encore de ces Indiens dont j’ai oublié le nom qui conservaient précieusement « leur français » en langue de résistance de substitution après avoir perdu la leur propre?


Ce sont ces derniers paysages, ces derniers « hommes des bayous » qu’il faudrait encore passer en pertes et profits ?


À l’époque, la coexistence pétrole-pêche-sucre rythmait la vie de ce sud. Tout le monde semblait y trouver son compte, puisqu’il ne serait pas venu à l’idée de qui que ce soit d’imaginer qu’on pouvait penser un monde plus juste et plus égalitaire… Est-ce qu’aujourd’hui cette catastrophe peut proposer une autre image des rapports humains, des rapports à la nature (...)? Je me prends à rêver que oui, mais je crains que ce ne soit qu’un rêve de plus. (...)


Je me dis que nous avons tous un Sud de Louisiane au cœur qui disparaît sous nos yeux incrédules, et tout aussi impuissants, malgré notre culture « révolutionnaire ».


Montauban, le 4 mai 2010



Images célèbres de Frankin où j'ai habité pendant une année




2 commentaires:

josette a dit...

je renvoie à l'article de Jean-Paul, le troisième larron, dans les éditions la brochure (Louisiane, pétrole, souvenirs dans la rubrique les Amériques). Une autre personnalité, une autre sensibilité,un autre regard.
Concernant mon texte, tu l'as très bien adapté à la lecture des "gens de de l'autre côté de l'océan", mais les rapprochements que je faisais avec des sites français, on n'a pas de pétrole, mais on a des idées, surtout en matière de profits, dans ce cas immobiliers, sont tout aussi significatifs du peu de respect de l'humain et du "pompage" de la nature...
Ma foi, ça me permet de réaliser que, tant que ça ne passe pas par les médias, il y a peu de chance que l'étang de Canet et le désastre en cours soit connu outre Atlantique, voire même en métropole !
Allez, je vous raconterai un de ces jours,et même je vous donnerai la recette de la "boulinade".
Josette

Jack a dit...

Allô Jos!

Je reviens de congé. Deux mots rapides. J'ai repris ici même dans le Train en date du 30/04/10 te texte de J.P. :
http://jack-jackyboy.blogspot.com/2009/07/vent-de-chien-et-beautes-superbes.html

Canet? J'y suis passé en touriste v sans rien voir! J'avais pourtant de bons guides. Voir mon entrée du 18/07/09
http://jack-jackyboy.blogspot.com/2009/07/vent-de-chien-et-beautes-superbes.html