26 novembre 2017

Acquittement

Bricolage d'apaisement. Mais c'est en pièce. L'anthume ou l'angle de la finitude humaine entrevu par le rétroviseur creuse une dette de vie qui défile, impossible à rembourser. Je reprends ici une idée de Paul Audi dans Au sortir de l'enfance (Verdier, 2017). Devenir soi ensemble, assumer le basculement dans l'âge adulte tisse un fil complexe, bourdonnant de modalités existentielles où se poseraient, sans jamais se figer, se fermer, se noyer, espère-t-on, nos âmes d'oiseaux. En classe, j'avais été saisi par un énoncé de Jean-François Malherbe dans son cours Religion, Éthique et Spiritualité. Je lui dois la formule du " devenir soi ensemble " qui m'est très souvent aiguillonnante. Façon de remettre la transcendance sur ses pieds, au ras des marguerites que l'on effleure, vers l'agrandissement de sa propre sensibilité, chaque œil veut voir davantage, disait Henry Thomas. Un objet est immanent à soi-même. Le sujet s'échappe à lui-même. Dans le lexique de Malherbe, la spiritualité se définit par l'ouverture à la surprenance, à ce qui nous dépasse. En reprenant au plus près les mots mêmes de Malherbe, il disait : la spiritualité est ce rapport que s'autorise un sujet avec sa propre transcendance. Le sujet devient sujet dans un travail " autopoïétique " quand il renonce à toute appropriation de sa propre transcendance. L'humaine condition implique d'accepter notre inhérence à la nature; accepter l'humaine condition, c'est reconnaître notre solitude, notre finitude (on y revient), notre incertitude. L'humaine condition, c'est enfin accepter la réciprocité créatrice, soit l'auto-engendrement, assisté de l'autre et vice et versa. En marge de sa démarche, il avait dit : nous tenons sur nos épaules des milliers de personnes. L'auto-engendrement suppose l'engendrement. Je reviens à Audi qui en parlant de l'anthume, de ce qui nous précède, pointe à mon humble avis une modalité réjouissante, en sus de la présomption (que j'interprète comme se croire puissant nombril-roi seul sur son île, bon dieu sois ferme, pas de pitié pour les faibles, disait Brecht dans Le Gros Citron) et de la consomption (la honte de ce qu'on est, la honte de ses parents,...); soit ces ondes si fortement ressenties au sortir de l'enfance. Cette tierce modalité entre les mains d'un enfant qui ne l'est plus, mais qui n'est pas encore un adulte, serait susceptible de nous faire envisager autrement les eaux troubles et les brûlures, de marquer l'âge de l'adolescence, ô grand et beau fouilli échevelé du printemps, comme ce qui fait évènement. Cette modalité a trait à l'assomption, affirme Audi : " C'est en effet au regard de l'assomption de soi, c'est-à-dire à l'assomption de sa condition native, que l'on peut donner du sens à l'entrée dans l'âge adulte. Le fait d'assumer ce qui donne lieu au Soi, - son être-né, qui est un être engendré - se traduit par l'acceptation de l'impossibilité de l'acquittement de la dette de vie, la recherche et la trouvaille des " solutions " que cette impossibilité commande de mettre en oeuvre. Toutes ces solutions ont à voir avec l'adoption consciente et réfléchie de formes de vie ayant partie liée avec la liberté et l'autonomie [...]. " (Au sortir de l'enfance, p.124). Mais là, comme si tous pouvaient lire dans la tête des autres, au détour, je tire cette remarque de Robert Lalonde dans La liberté des savanes (Boréal, 2017, p.73-75) qui me semble aller en partie dans le sens de la réflexion de Paul Audi : " Notre vie est si .peu chronologique, écrit le comédien et l'écrivain de Ste-Cécile-de-Milton. Un événement ancien est souvent plus poignant que le surgissement le plus récent. Past is, écrivait Faulkner. L'arrière-monde dont parle Claude Lévi-Strauss, poursuit-Il, c'est-à-dire l'ensemble de récits, de souvenirs, d'images, de façons d'être et de penser, et même de postures du corps dont on hérite au jour de sa naissance. [...] Inflammables nous sommes aux brûlants rappels de ce que nous avons été. " J'ai dit tantôt " âmes d'oiseau " pour faire joli. Sinon, à tout le moins, Le coeur est un oiseau " par-delà les frontières, les prairies et la mer ". Mais si oui, il y a ce grain de vent de Lévi-Strauss, rappelant Thoreau, cité encore une fois par Lalonde, à savoir que " Le contact avec la nature représente la seule expérience humaine éternelle [...]. Une énergie vibrionnante escorte ces chocs perceptifs, [...] le bonheur de la dissolution de soi. " D'où peut-être, en même temps, sur le qui-vive, des phrases à n'en plus finir! parce qu'à ce point-ci, j'avoue être " écartillé " entre l'envol, les solutions engageant la liberté, y compris le " je m'envole autre " de Pessoa, et d'autre part le " bonheur de la dissolution de soi". Faire le mort comme dans La vie minuscule de Pierre Mignon, mettre encore une fois la table et remettre sur le métier, cueillir comme au premier jour, prendre dans ses ailes l'assortiment de ces sérieux Signaux, si chérie, oui! pour les voyants dont parlait le grand Gilles Hénault. Sois arbre, disait-il.
" Il fait clair de neige dans ma tête [...]  Le monde se retire comme la marée  À mesure qu'on pense plus et qu'on voit moins "   (Enfance, Signaux pour les voyants, Typo, 1972, p. 92).
Sur nos épaules.../

25 novembre 2017

Cap sur la Québékoisie

Comme les fleurs d'ici, les mots qui ont poussé au Québec sont beaux et indépendants. Camots de verbures pour l'intense canotée. Hier, relevé dans un dictionnaire abénakis le mot wazoli qui veut dire neige; wazessa pour le nid. Ce matin, dans Le Devoir, Dominic Tardif partage une entrevue avec Serge Bouchard à propos de son récent ouvrage, Le peuple rieur, Hommage à mes amis innus (Lux éditeur), écrit avec sa compagne Marie-Christine Lévesque. En complément, Tardif (je suppose) a demandé à Natasha Kanapé Fontaine d'écrire une lettre à l'anthropologue et ami. Natasha parle de la difficulté " de nous faire comprendre ", de rire post-colonial. Elle parle d'amour surtout : " N'est-ce pas l'amour qui finalement réunit les différents individus? [...] Que manque-t-il à notre relation, Premières Nations et Québécois? " De son côté, le médecin, poète et humaniste Jean Désy que j'aime beaucoup se demande dans La route sacrée (écrit avec Isabelle Duval, XYZ, 2017) : " Habiterons-nous un jour la Québékoisie [...]? En tant que descendants de Canayens, en tant que Canadiens français ou Québécois, nous possédons des liens multiples, ancestraux et essentiels avec l'autochtonie. [...] Ce pays de l'Antre de marbre qui nous attire n'est pas à nous. Nous ne le possédons pas. Sur un mode de pensée autochtonien, nous considérons que le pays, c'est nous. Nous en faisons partie de façon intrinsèque. [...] Le territoire est en nous. Il représente nos membres, notre langue et nos yeux. [...] Ensemble, Autochtones et non-Autochtones, nous avons comme tâche d'évoquer les particularités d'un espace nommé Kébec. Nous croyons que la métisserie [...] représente notre avenir le plus dynamique. " Sud " et " Nord " doivent accepter d'amalgamer leurs forces, leurs richesses comme leurs manières de voir le monde. " (p. 67-71).
De mémoire : "C'est ce pont que je construis De ma nuit jusqu'à ta nuit Pour traverser la rivière Froide obscure de l'ennui Voilà le pays à faire " - Gilles Vigneault, Il me reste un pays.
Langue anicinade toujours vivante
Serge Bouchard sur le long chemin de la résilience innée
Les mots pour le dire

24 novembre 2017

Pourquoi chanter? Pourquoi militer?

Paraphrasant une chanson - parmi ses plus belles - de Louise Forestier, pourquoi militer alors qu'il y a tant à faire?
***

En 1971, au lendemain de la Crise d'octobre, malgré la mode des jeans troués, j'allais le coeur gonflé d'espoir avec mes cheveux aux épaules qui claquaient comme un drapeau dans les congrès nationaux du PQ avec la délégation de l'ancien comté de Shefford, de nos jours Granby et en partie Johnson. Ça adonne que j'ai abandonné le PQ avec l'étapisme et la fin du « préjugé favorable aux travailleurs ». Que les fesses serrées nationaleuses ne viennent pas me faire suer avec la division du vote! Avant tout, je le dis bien honnêtement, à moins de vouloir faire carrière, c'était parce qu'on a bien d'autres chats à fouetter quand on est jeune! Tomber en amour, aller danser presque tous les soirs, voir Poèmes et Chants de la résistance II, une fulgurance de la parole pour moi avec le film de Jean-Claude Labrecque sur La nuit de la poésie de 1970 vu dans un cours de poésie au Cégep, parfois oser lire mes poèmes sur le stage de l'hôtel Windsor et y faire venir avec mes camarades les Caramels mous, être drop out ou pas, voyager, me promener dans le bois de ma cambrousse comme je l'ai fait aujourd'hui, tout ça m'importa plus que tout le reste à un moment donné. Ah! Mais aussi parce que ça brassait à gauche dans le mouvement étudiant, l'ambiance était aux manifestes (Ne comptons que sur nos propres moyens de la CSN et L'État rouage de notre exploitation de la FTQ et L'école au service de la classe dominante de la CEQ); ça débattait avec les plumes de Parti Pris, de Socialisme québécois, de Point de mire (la revue de Bourgault) et Presqu'Amérique, le dimanche à Québec-Presse. Jacques Godbout publiait D'amour P. Q., Ducharme L'hiver de force. Nous nous déplacions pour voir en spectacle des Séguin qui ne passaient pas à la radio. Marie-Hélène de Lelièvre était un hit. C'était plus mêlant qu'avant. C'était le Vietnam, le renversement d'Allende. Puis en 1973 ici, il y a eu la grève du Front commun, l'emprisonnement des Chefs, une politisation en accéléré pour ma part. Et nous, jeunes flots fous comme de la marde dans notre minuscule Cégep (qui avait en fait alors le statut de succursale du Cégep de Sherbrooke...) de la sage Princesse des Cantons-de-l'Est, on avait des profs d'une inestimable qualité comme Madeleine Monette  en linguistique, Paul-André Fortier, Laurent Valliquette en philo, Émile Roberge en poésie, José Pradès en socio... Oui, mes petits-enfants! Et comme disait le Capitaine qui aiguillonna ma prime adolescence, les septiques seront confondus!


Vers la 7e minute, Pauline Julien chante Lettre de Tit-Cul Lachance à son premier sous-ministre.



Photo J. Desmarais, archive d'un congrès du parti Québécois en 1971. 

20 novembre 2017

Cachaça

Photo JD.
Venons-en aux choses sérieuses de la vie. En me versant à l'instant les deux derniers doigts de la dive bouteille de Cachaça ramenée bien poétiquement de Bahia la chaude noire, en février 2008, au temps de Lula, je constate à mon corps défendant que ç'a pris quasiment dix ans, neuf ans et neuf mois! pour siroter à petites lampées swoui swoui les 670 ml d'eau-de-vie de jus de cannes à sucre à 42 % d'alcool et de bord en bord imbibés de samba. La conclusion coule de source par le goulot des tintinnabulantes inventions qui réchauffent le dedans à l'approche du long hiver : on ne peut pas dire ici boire comme un trou! En seulement, ce pendant, entre deux « vers », il m'arrive d'oublier longtemps... Il est certain que je rangerai la bouteille à la poussière des souvenirs. Que le Panurge de Rabelais ne me garde pas rigueur d'avoir sauté la clôture du divin.




17 novembre 2017

Serge Bouchard, l'essentiel contemplatif

Serge Bouchard, anthropologue, écrivain, homme de radio, un homme que l'on aime et admire nous confie avec son ironie à la Jankélévitch avoir beaucoup de millage dans le corps, mais souhaiter néanmoins apprendre à réussir sa vieillesse. Magnifique entretien entendu hier dans mon char sur la route du retour de la campagne, au micro de Marie-France Arsenault de Plus on est de fous, plus on lit, diffusé devant public au Salon du livre de Montréal.

Serge Bouchard vient de recevoir le Prix du Gouverneur général pour Les yeux tristes de mon camion (Boréal, 2016).  Il publie en collaboration avec sa compagne de vie Marie-Christine Lévesque son 21e ouvrage, Le peuple rieur (Lux éditeur), une histoire au je de la nation Innue qu'il fréquente avec tout son coeur sans interruption depuis ses jeunes années d'anthropologue.

http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/plus-on-est-de-fous-plus-on-lit/segments/entrevue/47254/questionnaire-serge-bouchard-anthropologue

Le peuple rieur

Pour la philosophie libre!

De la philosophie au Québec, jadis baguette ancillaire de la religion, à la philosophie libre et en mouvement qui critique les diktats actuels de l'économisme mur à mur. À cet égard, en la journée mondiale de la philosophie, le texte collectif qui suit souligne la tradition d'à peine 50 ans de l'enseignement de la philosophie au Québec à tous au collégial. Comme l'écrivait Françoise David dans De colère et d'espoir, le Québec a certes réussi la démocratisation de l'éducation lors de la Révolution tranquille, mais la démocratisation de la culture reste pour une large part inaccomplie. C'est là un enjeu vital pour renverser la société en dépression qui gaspille et épuise les ressources communes, pour soigner les blessures profondes causées par le système et ses disparités qui broient l'humanisme des communautés en privilégiant all the way le formatage et la multiplication des consommateurs plutôt que de tout mettre en oeuvre pour élever des enfants afin qu'ils deviennent des femmes et les hommes libres. Or, il faut en effet le souligner, la philosophie, libre du poids des puissants et de leurs spectaculaires haut-parleurs, interpelle, tente de provoquer dans la cité l'exercice du dialogue, la construction collective du sens, catalyse avant tout la transmission aux jeunes de cette part de la culture qui depuis Socrate, invite à l'étonnement, à l'interprétation, au jugement raisonnable, à l'action éthique, à la vibration des savoirs, à l'imagination, au souci de soi et des autres, au bonheur, à l'amitié, au cheminement éclairé, ou pour le dire autrement selon la belle formule de Jean-François Malherbe, convie diversement à " devenir soi ensemble ". Voici un très beau texte avec beaucoup d'allant qui ne cache pas son inquiétude du temps présent. Pour ma part, ce " tronc commun " au CEGEP a changé ma vie, plus bien sûr l'élan de quelques camarades, essentiels contestataires et bons vivants.

http://www.ledevoir.com/societe/education/513094/journee-mondiale-de-la-philosophie-feux-d-artifice-ou-chant-

du-cygne

https://fr.unesco.org/events/journee-mondiale-philosophie

13 novembre 2017

René Lapierre reçoit le Grand Prix de la Ville de Montréal

Bravo! Très, très heureux!
Un recueil auquel je tiens.

" Seuls et seules
nous sommes.
Nos corps sont seuls.
Seules nos voix.
Mais nos souffrances
sont liées.
Je voudrais que nos joies
le soient aussi. "

" Je voudrais pouvoir enfin
vous dire tout, ouvrir
des temps inconcevables -
- des aubes
de bonté, des pluies fertiles.
Voyez. "

- Les adieux, Les Herbes rouges, 2017, p. 97, 406.

http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1066936/le-grand-prix-du-livre-de-montreal-attribue-au-poete-rene-lapierrehttp://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1066936/le-grand-prix-du-livre-de-montreal-attribue-au-poete-rene-lapierre

Danse chez Tit-Guy



https://www.youtube.com/watch?v=GkvNWk8zma4