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05 avril 2020

Alain Deneault : « Non, tout n’ira pas bien si l’on continue comme l’on fait »

Alain Deneault en entrevue à Désautels le dimanche, 5 avril 2020 : « Non, tout n’ira pas bien si l’on continue comme on fait », souligne le philosophe! La crise de la pandémie s’ajoute à tous les autres signes (désastres climatiques, feux de forêt, verglas, inondations, espèces animales décimées, appauvrissement des sols...) et fait entrer notre conscience dans une période longue de l’histoire. Cela nous indique, poursuit Deneault, qu’on ne peut pas conserver une organisation économique (basée, entre autres, sur un seul foyer de production en Chine pour économiser le coût de la force du travail en faisant travailler les gens dans des conditions parfois atroces, le tourisme de masse et la consommation exacerbée par la machine publicitaire […], et qui consiste essentiellement à répondre aux intérêts des grands actionnaires). « Il faudra changer de paradigme parce que ce régime n’est pas viable, en espérant le faire de façon concertée » pour mettre fin « à ce grand délire ». C’est un défi colossal, mais aussi, c’est une occasion de se révéler à soi-même, alors qu’aujourd’hui tant de besoins, de talents et de dispositions sont étouffés. Malgré les sacrifices à faire et une simplicité dans notre manière de vivre, c’est une chance et une joie de bâtir un monde habitable, plus humble, plus calme, et, vraiment, solidaire.

https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/desautels-le-dimanche/episodes/459852/rattrapage-du-dimanche-5-avril-2020/14

26 février 2019

La « riche » culture du capitalisme

« Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent »
- Louis Aragon

Au-delà des critiques connues du capitalisme à titre de système économique, il est ici question, et c’est bienvenu, de la culture du capitalisme, c’est-à-dire de la manière dont nos vies sont organisées au ras du quotidien sous l’impulsion mur à mur de la théorie de la valeur axée sur le profit. Le résultat est notamment l’endettement généralisé : il faut s’endetter pour se loger, pour s’instruire, voire pour manger et se soigner. Vivre, dans cette culture du capitalisme, c’est acheter. Et donc, il faut payer pour vivre. C’est une culture extrêmement contraignante et violente pour les individus atomisés, nous dit en substance Dalie Giroux, professeur à l’École des études politiques de l’Université d’Ottawa.

13 novembre 2017

Alain Deneault chez les Souverains anonymes

Via Mohamed Lotfi qui tient bravement le fort des Souverains anonymes et le micro partagé depuis trente ans avec son équipe des détenus de Bordeaux (émissions captées dès mon arrivée à Montréal, à l'époque les vendredis soirs à CIBL...). L'extrait sur la page FB de Mohamed montre un Alain Deneault en grande forme. La sincérité est de mise chez les Souverains anonymes. L'intégrale de la rencontre sur YouTube vaut le détour. Prendre le parti de tout dire, y compris parler de révolution. Révolution : rendre révolu ce monde épuisé qui craque de partout. Apprendre à s'aimer itou. Vraiment, selon mon humble avis, du point de vue dialogue à la puissance collective, la philo à son meilleur.
" J'ai décidé de tout dire. "

https://m.youtube.com/watch?v=Y27uqd28h8g&feature=youtu.be

12 mai 2017

5 à 7 de Québec Solidaire Crémazie


Mercredi dernier au 5 à 7 de QS-Crémazie, je n'avais certes pas le bon angle pour rendre justice à toutes ces bonnes gens en visite chez nous et qui se présentent à des postes électifs internes. La photo prise à la va-vite capte néanmoins le courant vers le futur député de Gouin...

Photo Jacques Desmarais.  Nika Deslauriers, Flavie Trudel, Louise Sarda, Gabriel Nadeau-Dubois,
Sylvain Lafreniène, Jean-François Lessard; au club l'Ami-temps, rue Fleury Est, 10 mai 2017.

01 novembre 2016

Apprendre à compter sur nos droits

J'ai relu avec joie et grand intérêt ce texte manifeste, des plus inspirant, de M. Yvon Rivard paru dans Le Devoir l'an dernier. L'altitude du regard, la richesse du coeur, l'enseignement essentiel et urgent pour prendre soin des plus jeunes, il y a dans ces lignes beaucoup de munitions pour renverser l'austérité de nos chers comptables à gogo en cette époque de l'économisme mur à mur.
***

Yvon Rivard - Écrivain et «prof contre l’austérité|Apprendre à compter autrement, Le Devoir, 31 octobre 2015.



« Nous ne sommes pas des comptables »

– Saint-Denys Garneau

Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement, nous croyons que ce qui ne se compte pas est ce qui compte le plus.
 
Nous croyons qu’il vaut mieux investir dans l’éducation que dans les jeux, dans une génération d’élèves plutôt que dans une équipe de hockey professionnel, dans la formation générale d’êtres humains responsables d’eux-mêmes et de la communauté plutôt que dans la formation d’une main-d’oeuvre soumise aux caprices du marché, car la seule dette que nous ne pourrons rembourser est un déficit de pensée et de conscience.
 
Nous croyons que l’école, du primaire à l’université, n’appartient ni à l’État, ni à l’industrie, ni aux administrateurs, ni aux parents, que c’est avant tout un lieu d’échanges entre professeurs et élèves, les professeurs enseignant aux élèves ce qu’ils ont appris des siècles précédents, les élèves obligeant les professeurs à se tourner vers l’avenir, et non un laboratoire où les professeurs feraient de la recherche en oubliant d’enseigner, ou un atelier où les élèves acquerraient des compétences en oubliant d’apprendre.
 
Appartenir à la terre
 
Nous croyons qu’on ne peut liquider le passé sans en payer le prix, que l’avenir et ce pays, que l’avenir de ce pays, passent par la reconnaissance des cultures autochtone et paysanne dont nous sommes issus et que nous avons voulu éliminer, car elles détiennent les secrets de notre survie, à savoir que la terre ne nous appartient pas mais que nous appartenons à la terre, que nul ne peut se sauver seul, le tout n’étant jamais la somme des parties mais la relation vivante et harmonieuse entre celles-ci.
 
Nous croyons qu’une ressource qui n’est pas exploitée n’est pas perdue, qu’une rivière qui n’est pas détournée d’elle-même coulera plus librement dans notre regard, qu’un sol qui n’est pas miné nous portera plus sûrement, qu’une forêt qui n’est pas pillée nous fournira plus longtemps en bois et en rêves.
 
Nous croyons que le travail productif, quantifiable, monnayable sera de plus en plus rare, qu’il faudra donc reconnaître et développer toute autre forme de travail qui consiste à créer de la vie et à en prendre soin.
 
Nous croyons que tous les laissés-pour-compte, tous ceux et celles que les lois du marché, l’histoire des peuples ou l’héritage familial ont relégués dans la marge, ont droit au respect et à des conditions de vie qui leur permettent de contribuer à l’oeuvre commune, ne serait-ce qu’en prenant soin d’eux-mêmes et de leurs semblables.
 
Nous croyons que la santé est un bien public, que dans une société malade nul ne peut se croire à l’abri de l’isolement qui, tôt ou tard, affecte le corps et l’esprit.
 
Nous croyons que la culture de consommation et du profit est l’asservissement (volontaire) du plus grand nombre au profit d’une minorité, le plus sûr chemin vers l’appauvrissement matériel et spirituel, et qu’il faut apprendre à compter autrement : moins de biens et plus de contraintes égalent plus de liberté.
 
Nous croyons que si l’argent est le nerf de la guerre, l’autorité morale est le sang de la démocratie, que seuls des citoyens moraux pourront se donner des dirigeants moraux, c’est-à-dire des êtres qui placent le bien commun, le souci des autres au-dessus de leurs propres intérêts ; nous croyons que dès qu’un parti politique fait de l’économie son cheval de bataille, il y a de fortes chances que ce parti ait déjà remplacé l’autorité morale par l’argent, ait confondu la guerre et la démocratie.
 
Nous croyons que le Québec peut devenir un pays juste, différent et solidaire s’il résiste aux slogans, aux mots creux derrière lesquels se cachent tous les comptables qui prétendent nous sortir de la crise économique et sociale qu’ils ont créée et qui les sert bien ; nous croyons que chaque fois que nous entendons les mots « excellence », « compétitivité » « croissance continue », « état de droit », « mondialisation », « équilibre budgétaire », « majorité silencieuse », il faut se boucher les oreilles ou, mieux, se demander : qui parle ainsi et pour qui ? Qui nous invite à sabrer les programmes sociaux, à travailler plus, à fournir notre « juste part » ? Pour qui travaillent tous ceux qui affirment que l’État doit se soumettre aux cotes de crédit, aux lois du marché, à la rationalisation de la production ?
 
Cultiver sa différence
 
Nous croyons que la chance du Québec, qu’on accuse toujours d’être endetté ou en retard sur ceci ou sur cela pour mieux le vendre en lui imposant des politiques économiques et culturelles de rattrapage (cours intensifs d’anglais au primaire, cours d’entrepreneuriat au secondaire, forages aveugles ici et là, ports pétroliers, etc.), c’est d’assumer et de cultiver sa différence ; nous croyons, comme l’écrivait Pierre Vadeboncoeur, « que si ce peuple vient à réussir, il restera d’abord un témoin de l’inassimilation et persistera à ne pas faire les choses comme les autres, à les faire plus mal ou mieux que d’autres », que « l’avenir lui apparaît encore, singulière et naïve originalité, originalité féconde, comme le champ des possibles ».
 
Nous croyons que le Québec peut exister et croître s’il continue de défendre la langue française et de se nourrir des autres cultures, s’il fait de son territoire, de sa langue et de son héritage une terre d’accueil pour tous les gens, y compris les gens simples et humiliés, épris de liberté et de justice ; nous croyons que le Québec peut devenir un pays pour tous ceux et celles qui n’ont plus de pays ou qui étouffent dans le leur, pour ceux et celles qui croient qu’un monde nouveau est possible, ici, entre gens de bonne volonté.
 
Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement. Nous sommes riches de ce que nous partageons et de ce qui nous manque, nous croyons à une éducation qui institue le libre-échange du temps et de la parole, du temps qui devient parole lorsqu’il n’est plus de l’argent, de la parole qui devient du temps lorsqu’elle se met à écouter.

03 octobre 2016

La libération de Homa Hoodfar


On ne peut pas savoir tout ce qui s'échange, se trame, grouille et grenouille entre les pays, surtout lorsque les relations diplomatiques sont rompues comme c'est le cas entre l'Iran et le Canada. Il est néanmoins instructif de constater à la lecture de ce texte paru dans La Presse + que la pression du public et des médias sur le gouvernement canadien a joué un rôle de premier plan dans la campagne victorieuse en faveur de la libération de Homa Hoodfar.  


LA CAMPAGNE POUR LA LIBÉRATION DE HOMA HOODFAR
Caroline Rodgers, La Presse+

Le 6 juin 2016, l’anthropologue canado-iranienne Homa Hoodfar, professeure émérite à l’Université Concordia, était injustement emprisonnée par les autorités iraniennes. Grâce à un mouvement de solidarité internationale lancé par son entourage, elle était libérée le 26 septembre, près de quatre mois plus tard. Nous soulignons la victoire de ceux qui ont participé à cette campagne pour libérer Mme Hoodfar en les nommant personnalités de la semaine.

Comme anthropologue sociale, Homa Hoodfar s’est notamment intéressée, dans ses recherches, au rôle
des femmes dans la vie publique des pays musulmans, ainsi qu’au port du voile. Elle séjour-
nait en Iran pour visiter sa famille et effectuer des recherches lorsqu’elle a été arrêtée. L’intérêt 
qu’elle porte aux conditions de vie des femmes musulmanes semble avoir contrarié le gouver-
nement iranien, qui l’a arrêtée, incarcérée et mise en isolement à la prison d’Evin, à Téhéran. 
Ses proches craignaient de plus en plus pour sa santé, puisqu’elle souffre d’une maladie 
neurologique, la myasthénie grave, et a subi un AVC l’an dernier.
Des centaines de personnes ont contribué à la faire libérer en multipliant les initiatives afin 
que son histoire demeure présente dans les médias et que le public soit alerté, en particulier 
dans le cadre de la campagne #freehoma. Elles ont ainsi maintenu la pression sur le gouver-
nement canadien pour que des efforts diplomatiques soient entrepris en vue de sa libération.
Parmi cette coalition ad hoc, on pouvait compter l’avocate Amanda Ghahremani, nièce de
Homa Hoodfar, sa famille, ses collègues de l’Association des professeurs de l’Université
Concordia, ses amis, ses anciens étudiants, mais aussi de parfaits inconnus de partout
dans le monde ainsi que des organismes comme Amnistie internationale Canada.
Au départ, le noyau montréalais de la campagne, formé des proches de Homa Hoodfar, a
notamment mis sur pied le site et la page Facebook #freehoma, écrit des lettres aux
 journaux, organisé des manifestations et sollicité le soutien d’autres organisations. Une
pétition pour réclamer sa libération a récolté 50 000 signatures. Ces efforts ont été multipliés
 et portés par tous ceux qui se sentaient touchés par son histoire jusque sur la scène interna-
tionale. La Presse a rencontré Amanda Ghahremani ainsi que quatre collègues et amis
de Homa Hoodfar (notre photo), et contacté par téléphone une de ses anciennes étudiantes.
« Même s’ils ne la connaissaient pas personnellement, beaucoup ont relevé le défi de se
battre pour sa liberté et contre cette injustice. »
— Kimberley Manning, directrice de l’Institut Simone de Beauvoir et collègue de Homa
Hoodfar
« Il est très important de reconnaître que les efforts diplomatiques du gouvernement
canadien ont porté leurs fruits, dit Amanda Ghahremani, nièce de Homa Hoodfar et
directrice de l’Institut Philippe Kirsch. C’était un bon exemple du fait que le dialogue entre
pays est important et ne devrait jamais être tenu pour acquis. En même temps, il faut
réaliser qu’énormément de gens, à différents niveaux, ont contribué à sa libération. »
UN GRAND RAYONNEMENT INTELLECTUEL
Un point fait l’unanimité au sein du petit groupe de personnes rencontrées par La Presse:
le rayonnement intellectuel du travail de Homa Hoodfar, le respect qui lui est voué dans le
monde universitaire et sa personnalité généreuse ont joué un rôle important dans la vaste
mobilisation mise en branle pour la libérer.
« Ses travaux comme anthropologue sont pertinents et importants, dit Amanda Ghahremani.
Elle est connue dans le monde. Parmi les gens qui ont participé à la campagne, plusieurs ne
la connaissaient pas, mais connaissaient son travail, ses écrits. »
« Je n’ai rencontré Homa qu’à quelques reprises – c’est elle qui m’a accueillie à Concordia –,
mais en tant que féministe qui s’intéresse, comme elle, à la question du voile, j’utilise certains
de ses écrits dans mes cours, ajoute Geneviève Rail, professeure à l’Institut Simone de
Beauvoir. À cause de cela, je me suis sentie très interpellée par ce qui lui est arrivé. Quand j’ai
appris qu’elle était en prison, je me suis dit : non, pas elle ! Elle est trop gentille pour qu’une
chose pareille lui arrive. » 
« Le type de personne qu’elle est, sa bonté, sa générosité ont fait en sorte qu’on avait envie
de l’aider. Elle a touché des milliers d’étudiants et des dizaines aux cycles supérieurs,
qui enseignent, aujourd’hui, partout dans le monde. »
— Geneviève Rail, professeure à l'Institut Simone de Beauvoir
L’une de ses anciennes étudiantes, l’Américaine Mona Tajali, s’est exilée à Montréal pen-
dant sept ans pour pouvoir faire son doctorat sous la supervision de Homa Hoodfar.
Elle est aujourd’hui professeure à l’Agnes Scott College, à Atlanta, et elle a participé
activement à la campagne.
« Je peux dire que je dois tout ce que j’ai à Homa, dit-elle. Elle a joué un rôle-clé dans ma
vie. Elle a fait plus que superviser mon doctorat. Elle est devenue mon mentor, ma sour-
ce d’inspiration et presque ma deuxième mère. Quand j’ai appris ce qui lui était arrivé, j’é-
tais atterrée. Avec plusieurs de ses anciens étudiants, nous avons fait tout ce que nous pou-
vions pour qu’elle ne soit pas oubliée par les médias. Cela démontre à quel point, pour
nous, elle a été une professeure importante et inspirante. »

28 août 2016

Demain, c'est aujourd'hui!

Demain, nous le verrons enfin ce soir au cinéma Beaubien! En lien, le beau commentaire ci-joint de Jean-Marc Piotte sur sa page FB qui donne à penser, le coeur à la bonne place, ce qu'est « l'éthique appliquée », appliquée à co-construire le bon sens humain. Demain, l'humain.

Jean-Marc Piotte


Le nous militant
On peut se lamenter. L’oligarchie financière domine les États et leur impose sa soif d’accumulation compulsive. Le pétrole demeure la source première d’énergie, malgré son impact écologique destructeur. Une partie non négligeable de la population mondiale ne mange pas à sa faim. L’inégalité entre humains se renforce. La majorité des humains ne jouissent pas d’une pleine liberté. La moitié de l’humanité continue de dominer l’autre moitié. Des guerres sans queue ni tête déciment des populations civiles et les contraignent à l’exil.

Ces constats sont incontournables, mais mortifères (ils réduisent le citoyen à l’état de spectateur résigné et morose) et partiaux (ils gomment les résistances militantes).
À l’encontre de cette résignation, le film DEMAIN de Mélanie Laurent et de Cyril Dion décrit comment des individus engagés dans des milliers de communautés œuvrent concrètement à changer le monde: combattre les monopoles, qui subordonnent la terre et l’eau au dieu profit, en développant une agriculture urbaine et périurbaine qui répond aux besoins de se nourrir de la population locale; limiter l’usage de l’énergie fossile (pétrole et charbon) en utilisant l’énergie solaire, éolienne et de la biomasse; réduire l’utilisation de l’automobile en favorisant de nouvelles habitudes de transport (marche, vélo et transport en commun); lutter contre la surconsommation par des politiques de récupération et de recyclage; mettre sur pied une monnaie locale en vue de favoriser une économie non subordonnée aux multinationales; centrer l’éducation sur le développement de la capacité d’apprendre de chaque individu dans toutes les sphères de la vie; développer des pratiques démocratiques qui soumettent les décisions politiques à la volonté éclairée de l’ensemble des citoyens (démocratie directe); etc.
DEMAIN n’a pas de réponses à tout ce qui va mal. Mais, à tous ceux qui refusent la résignation, il suggère des actions mobilisantes.
Or, le plaisir est dans la lutte contre l’inacceptable. La joie est dans la participation à un nous militant. Le bonheur est dans l’espoir de changer le monde.

03 juillet 2016

Serge Bouchard, l'anthropologue à la fière boussole


Comme à son habitude, dans ce court entretien au Soleil, Serge Bouchard en dit long. Il nous dépeint avec chaleur et sagesse. Tire sur plus d'une alerte. La dureté ne vient pas de lui, ni de la réalité des peuples tels qu'ils sont et se transforment dans le flux social et dans le monde. La dureté vient du silence, de l'égoïsme, des complicités de l'économisme mur-à-mur, de la domination qui marquent pour des siècles pays, paysages, faune et flore et habitants. Alouette! 

Il y a urgence, en effet! Merci Serge Bouchard!

***

Mylène Moisan, Chronique/ C'est quoi, quand on y pense, un hot-dog européen? Le Soleil, 2 et 3 juillet 2016. 

« C'est Serge Bouchard qui pose la question, nous sommes au Café au Temps perdu, rue Myrand. L'anthropologue a faim, il consulte le menu.
La veille de notre rencontre, les Anglais ont choisi de sortir de l'Europe. 
Il en va du hot-dog européen comme de l'Union européenne, un amalgame indistinct. “Ça vient d'où, le rêve européen? De considérations économiques d'abord et de l'idée de créer un troisième bloc. On a travaillé beaucoup sur l'aspect juridique, sur les frontières, sur les structures, mais on a oublié de considérer les identités. Le Brexit, ça dit tout. C'est un coup de poing sur la table qui nous dit ‘nous sommes des Anglais et nous avons le droit de le dire’.”
Même pour les mauvaises raisons.
Il se passe la même chose aux États-Unis. “Tout en étant une caricature dégueulasse et dangereuse, Trump a touché à ça, à cette corde-là, en disant un Américain, c'est blanc et c'est religieux, on attaque ceux qui nous écoeurent. Il a battu le tambour de quelque chose qui existe vraiment : c'est quoi un ‘vrai’ Américain?”
C'est quoi un “vrai” Canadien?
La question se pose depuis que Trudeau, le père, “a refusé le nationalisme québécois pour imposer un nationalisme canadien”. Les identités sont passées au hachoir à viande, comme de la chair à saucisses. “Le Canada a un rendez-vous avec l'histoire. Ça va coincer, ça va nous péter dans la face.”
L'homme fait ce constat sur un ton posé, comme s'il voyait un train arriver en gare. “Il va nous falloir beaucoup d'intelligence collective. Où elle est? On se le demande. Il y a actuellement une décadence, une fragilisation culturelle.” Comme un glissement de terrain. “Mes grands-parents ont grandi dans un monde stable, ils ont élevé leurs enfants dans un monde qu'ils connaissaient...”
On ne sait plus où on va ni d'où on vient. “J'appartiens à un monde qui n'existe plus. L'humain est une créature de sociétés et chaque société porte une marque. On l'a oublié.”
J'aime écouter Serge Bouchard, il y a une constance dans son propos, une sagesse dans sa réflexion. L'homme pèse ses mots, il rappelle le poids de l'histoire. Il a ses thèmes sur lesquels il revient, s'il n'en parlait pas, personne d'autre n'en parlerait.
La nordicité, la société qui avance sans regarder derrière et les peuples qui étaient là quand nous sommes arrivés. Pas des autochtones, Bouchard abhorre ce mot fourre-tout, l'anthropologue préfère parler d'Innus, de Cris de l'Ouest, de la Baie James, d'Algonquins Anishnabes, de Montagnais.
À 68 ans, Serge Bouchard reste optimiste. Malgré tout. 
“J'ai le nez là-dedans depuis 1969, je garde espoir. Qu'ont-ils à régler dans leurs communautés? Ils sont au point de reconstruction. Il y a des femmes qui disent à leurs enfants qu'ils se lèvent, qu'ils travaillent. Il y a une violence interne aussi et, un moment donné, il y a un seuil critique.”
On y est.
Il y a aussi toute une identité à cerner. “La pire façon d'être Indien c'est par la ‘carte’, tu es un enfant du gouvernement fédéral. Il n'y a rien de plus humiliant. L'autre façon, aussi épouvantable, c'est de se regarder historiquement et de vouloir enfermer l'identité en posant la question : es-tu un ‘vrai’ Indien?” 
On ne définit pas un peuple par élimination.
Ça s'applique au Québec aussi. “Le nationalisme, ce n'est pas la célébration de la race, c'est une intégration organique dans la politique, des partenariats, des ententes, des projets. J'aime mieux parler d'un projet de société que de la souveraineté, il faut qu'on entretienne notre style pour donner le goût aux immigrants d'y participer.”
Pour ça, il faut d'abord retrouver — ou trouver — la fierté d'être Québécois. “Les Canadiens français ont longtemps été perçus comme une drôle de race vivant en Amérique, des gens qui ne sont pas instruits, qui résistent au froid, avec des femmes robustes, et qui portent les marques de leur infériorité dans leur visage.”
Ces marques sont toujours là, en dedans. 
Serge Bouchard était de passage à Québec pour une cérémonie de l'Ordre national du Québec, il a été nommé officier. Ce même jour, le 22 juin, Boucar Diouf a été fait chevalier. “Je regardais Boucar, il a pleuré en recevant l'Ordre national. C'est ça le projet de société, c'est un modèle. On n'est pas une société coloniale. On est presque une société africaine, mais en blanc!”
Sur ce, Serge Bouchard a terminé son assiette. “Le jour où la Grande-Bretagne sort de l'Europe, je mange un Fish and chips.” »