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19 janvier 2018

François Girard sur la " terre des Âmes "

Il y a des lunes de cela, peut-être autour de 1993, dans le sillage de 32 films brefs..., Le Devoir avait publié en première page une interview coiffée d'une photo rigolote de François Girard jeune qui tenait son chien par le cou. C'était vraiment cool. J'ai beaucoup aimé ce film sur Gould, bien sûr Le Violon rouge, et beaucoup aussi Soie. J'ai hâte de voir Hochelaga. Par un bel adon, j'ai écouté cette semaine en rediffusion à la radio un entretien qui date de février 2017. Girard, d'un naturel réservé, est une montagne de culture. Il considère que Hochelaga est une fresque politique sur l'identité. Mais ce fils de St-Félicien qui a tout du " pure laine " est à des années-lumière du repliement. " Je m'inscris dans une mouvance d'intellectuels contemporains, ajoute-t-il, de réappropriation de nos vraies origines, qui sont ni françaises, ni anglaises, mais amérindiennes. Notre culture et esprit collectif, nos valeurs, notre rapport au territoire, sont tous amérindiens. Ils ont été nos guides et on garde de ça des traces importantes, effacées dans toutes sortes de réécritures de l'histoire ". C'est peut-être là un sentiment underground vécu sous le mode de la solitude québécoise, parfois la honte, mais il me semble certains jours que nous savons cela au plus profond de nous-mêmes.

http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/les-grands-entretiens/segments/entrevue/15495/francois-girard-cineaste-hochelaga-creation

https://youtu.be/V9DUrkqMhGg



03 juillet 2016

Serge Bouchard, l'anthropologue à la fière boussole


Comme à son habitude, dans ce court entretien au Soleil, Serge Bouchard en dit long. Il nous dépeint avec chaleur et sagesse. Tire sur plus d'une alerte. La dureté ne vient pas de lui, ni de la réalité des peuples tels qu'ils sont et se transforment dans le flux social et dans le monde. La dureté vient du silence, de l'égoïsme, des complicités de l'économisme mur-à-mur, de la domination qui marquent pour des siècles pays, paysages, faune et flore et habitants. Alouette! 

Il y a urgence, en effet! Merci Serge Bouchard!

***

Mylène Moisan, Chronique/ C'est quoi, quand on y pense, un hot-dog européen? Le Soleil, 2 et 3 juillet 2016. 

« C'est Serge Bouchard qui pose la question, nous sommes au Café au Temps perdu, rue Myrand. L'anthropologue a faim, il consulte le menu.
La veille de notre rencontre, les Anglais ont choisi de sortir de l'Europe. 
Il en va du hot-dog européen comme de l'Union européenne, un amalgame indistinct. “Ça vient d'où, le rêve européen? De considérations économiques d'abord et de l'idée de créer un troisième bloc. On a travaillé beaucoup sur l'aspect juridique, sur les frontières, sur les structures, mais on a oublié de considérer les identités. Le Brexit, ça dit tout. C'est un coup de poing sur la table qui nous dit ‘nous sommes des Anglais et nous avons le droit de le dire’.”
Même pour les mauvaises raisons.
Il se passe la même chose aux États-Unis. “Tout en étant une caricature dégueulasse et dangereuse, Trump a touché à ça, à cette corde-là, en disant un Américain, c'est blanc et c'est religieux, on attaque ceux qui nous écoeurent. Il a battu le tambour de quelque chose qui existe vraiment : c'est quoi un ‘vrai’ Américain?”
C'est quoi un “vrai” Canadien?
La question se pose depuis que Trudeau, le père, “a refusé le nationalisme québécois pour imposer un nationalisme canadien”. Les identités sont passées au hachoir à viande, comme de la chair à saucisses. “Le Canada a un rendez-vous avec l'histoire. Ça va coincer, ça va nous péter dans la face.”
L'homme fait ce constat sur un ton posé, comme s'il voyait un train arriver en gare. “Il va nous falloir beaucoup d'intelligence collective. Où elle est? On se le demande. Il y a actuellement une décadence, une fragilisation culturelle.” Comme un glissement de terrain. “Mes grands-parents ont grandi dans un monde stable, ils ont élevé leurs enfants dans un monde qu'ils connaissaient...”
On ne sait plus où on va ni d'où on vient. “J'appartiens à un monde qui n'existe plus. L'humain est une créature de sociétés et chaque société porte une marque. On l'a oublié.”
J'aime écouter Serge Bouchard, il y a une constance dans son propos, une sagesse dans sa réflexion. L'homme pèse ses mots, il rappelle le poids de l'histoire. Il a ses thèmes sur lesquels il revient, s'il n'en parlait pas, personne d'autre n'en parlerait.
La nordicité, la société qui avance sans regarder derrière et les peuples qui étaient là quand nous sommes arrivés. Pas des autochtones, Bouchard abhorre ce mot fourre-tout, l'anthropologue préfère parler d'Innus, de Cris de l'Ouest, de la Baie James, d'Algonquins Anishnabes, de Montagnais.
À 68 ans, Serge Bouchard reste optimiste. Malgré tout. 
“J'ai le nez là-dedans depuis 1969, je garde espoir. Qu'ont-ils à régler dans leurs communautés? Ils sont au point de reconstruction. Il y a des femmes qui disent à leurs enfants qu'ils se lèvent, qu'ils travaillent. Il y a une violence interne aussi et, un moment donné, il y a un seuil critique.”
On y est.
Il y a aussi toute une identité à cerner. “La pire façon d'être Indien c'est par la ‘carte’, tu es un enfant du gouvernement fédéral. Il n'y a rien de plus humiliant. L'autre façon, aussi épouvantable, c'est de se regarder historiquement et de vouloir enfermer l'identité en posant la question : es-tu un ‘vrai’ Indien?” 
On ne définit pas un peuple par élimination.
Ça s'applique au Québec aussi. “Le nationalisme, ce n'est pas la célébration de la race, c'est une intégration organique dans la politique, des partenariats, des ententes, des projets. J'aime mieux parler d'un projet de société que de la souveraineté, il faut qu'on entretienne notre style pour donner le goût aux immigrants d'y participer.”
Pour ça, il faut d'abord retrouver — ou trouver — la fierté d'être Québécois. “Les Canadiens français ont longtemps été perçus comme une drôle de race vivant en Amérique, des gens qui ne sont pas instruits, qui résistent au froid, avec des femmes robustes, et qui portent les marques de leur infériorité dans leur visage.”
Ces marques sont toujours là, en dedans. 
Serge Bouchard était de passage à Québec pour une cérémonie de l'Ordre national du Québec, il a été nommé officier. Ce même jour, le 22 juin, Boucar Diouf a été fait chevalier. “Je regardais Boucar, il a pleuré en recevant l'Ordre national. C'est ça le projet de société, c'est un modèle. On n'est pas une société coloniale. On est presque une société africaine, mais en blanc!”
Sur ce, Serge Bouchard a terminé son assiette. “Le jour où la Grande-Bretagne sort de l'Europe, je mange un Fish and chips.” »

07 avril 2016

Du sirop d'érable avant le déluge

Photo Jacques Desmarais, Béthanie, 13 mars 2016.


Roméo Bouchard  : Le GOÛT d'un PAYS...

« Je sors de deux jours de tournage avec mon fils, pour un long métrage documentaire de Francis Legault sur LE GOÛT D'UN PAYS, sous un froid hivernal sans doute typique des exrêmes d'un climat surchauffé: le sirop d'érable et la cabane à sucre comme marqueur de l'identité d'un peuple modelé par l'hiver, qui se reconnaît dans ces peuplements nobles et fragiles de grands érables centenaires qui rougissent à l'automne et marquent la fin de l'hiver avec leur sucre magique devenu le SUCRE DU PAYS, et dans ces feuilles en dentelle qui sont devenues le symbole que l'occupant nous a dérobé, comme tout le reste, y compris le nom de Canada et Canadiens qui servait depuis les débuts à désigner ces bizarres de Français méconnaissables après les hivers passés dans ce pays du froid.

Cette cabane à sucre bâtie de nos mains et cette érablière dont nous connaissons, mon fils et moi, chaque arbre, est notre chez nous et ce qui nous reste du Petit Pays où je suis revenu refaire mes racines et ma tête, mais elle n'est déjà plus qu'une épave, un iceberg perdu en train de fondre dans l'océan de consommation et de facilité qui est en voie de submerger notre planète, une sorte d'arche de Noé comme celle de la Bible: "on mangeait et buvait, prenait femme et mari, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche et les gens ne se doutèrent de rien, jusqu'à l'arrivée du déluge, qui les emporta tous."


Je suis plus convaincu que jamais que l'industrialisation et la commercialisation mondiale du sirop d 'érable sont en train de dissoudre et de réduire à un folklore cette identité forgée au cours de toutes ces années à préparer l'hiver et à lui survivre. Le sirop d'érable n'est déjà plus le temps des sucres, la cabane à sucre et les réserves de sirop pour l'année: c'est désormais 43 millions d'entailles, 7300 entreprises, 13 500 acériculteurs, 10 000 emplois, qui rapportent près d'un milliard par année à notre PIB et constituent un de nos plus importants produits d'exportation.

Quand je me suis battu, au début des années 2000, avec 400 acériculteurs de l'arrière-pays qui ne voulaient pas de contingentement et d'agence de vente obligatoire dans le sirop, je ne réalisais pas jusqu'à quel point c'était le début de la fin de l'érable comme marqueur de notre identité. Le marché a été stabilisé, mais le rapport au pays et à la Nature est disparu.


Je ne réalisais pas jusqu'à quel point le rouleau compresseur du libre-échange commercial allait rapidement dissoudre partout les cultures et les identités dans la grande soupe toxique du marché et du PIB et entraîner la planète dans un dérèglement général.
Plus que jamais je dis qu'il est temps de réaliser que nous ne survivrons pas, comme peuple et comme espèce, au libre-échange.»

***

Échanges :


Jacques Desmarais M. Roméo Bouchard, j'ai lu au moins trois fois votre beau texte inquiet qui me touche beaucoup et je l'ai partagé avec Jean Paul Damaggio, un camarade français de longue date qui a beaucoup réfléchi et écrit sur les questions paysannes, notamment en filiation avec le paysan Renaud Jean qui fut élu député. Il m'a fait suivre le commentaire suivant : « Le sucre chez vous, c’était pour une part les vendanges chez nous. D’un côté sortir de l’hiver et de l’autre y entrer.
Pour Renaud Jean, si une machine à vendanger était mise au point alors c’était la mort de toute une culture, car le moment de la vendange constituait un grand moment de solidarité rendu obligatoire par la récolte, et favorisant ensuite les autres solidarités.
Merci donc pour ce texte solidaire qui donne une version a-commerciale de la globalisation. amitiés jean paul ».

Roméo Bouchard La comparaison est excellente: les sucres et les vendanges sont deux activités qui n'ont plus aucun sens en dehors du mode de vie d'un peuple et de sa relation au territoire. Le libre échange est un rouleau compresseur; qui vide tout de son sens et de son enracinement: la déterritorialisation.
Répondre25 avril, à 15:44

10 janvier 2016

Les Québécois sont des colons?

Via Yves-Marie Abraham

Anatomie du colon.

L'autre jour à l'émission littéraire de R.C, POEDFPOL animé par Marie-Louise Arsenault, j'entendais le philosophe Georges Leroux commentant le repli des pays européens dans leur propre culture comme une espèce de réflexe de sauvegarde de la maison commune et de l'héritage classique. Nous n'en sommes pas là ici, ajoutait-il, parce que nous sommes colonisés. Bien entendu, nous sommes jeunes et bizarres! Mais. Mais quoi? De la culture aux institutions politiques qui nous définissent (et non l'inverse!), je dirais que l'exposé ci-après d'Alain Denault est d'une lucidité douloureuse. Ça dure une heure. Ça vaut la peine. Exposé dans le cadre du cycle des Conférences 2015 de la coalition Eau Secours. C'est un exposé éclairant, fin, consistant et effectivement courageux. Il y a chez Alain Denault en filigrane de ses propositions un feu contenu, un réflexe éthique (au sens d'être scandalisé) lorsque, par exemple, vers la fin, il souligne le trait si parlant d'un Philippe Couillard s'en remettant à New York pour conforter sa politique d'équilibre budgétaire. Denault tire alors l'enjeu concret du colonialisme à gogo, moderne, bien maquillé et intégré dans les institutions politiques de « notre » monarchie constitutionnelle, pour tous les acteurs sociaux qui ne graviront jamais les échelles sociales consenties au compte-gouttes par les décideurs. Aussi, auparavant, vers 31h30, le propos est, oui, douloureux de lucidité. Je redis le mot résister. Nous n'aspirons pas ici à être des colons!




En complément, je reprends de la page FB de Yves Marie Abraham un commentaire formulé par Paul Sabourin qui suggère au débat lancé par Denault des nuances et des pistes liées à la matrice de la sociologie. ( Je corrige quelques coquilles).

Paul Sabourin « Bien que ces distinctions me semblent utiles entre colonisateur, colons et colonisés, il y a plusieurs nuances et approndissements qu'il faudrait faire à la lumière des travaux sociographiques du Québec comme du Canada. On ne peut pas ranger sous colons sans faire de nuances les populations déportées pour les projets coloniaux ex. Les chinois pour les chemins de fer ou aujourd'hui les migrants de travail.
Dans le Québec, le récit historique d'Alain Deneault fait l'impasse sur la Conguēte de la Nouvelle-France par les Britaniques qui a donné lieu à des dérives comme l'aparthaid des canadiens-Français à Drummundville dans les années 40 institué par un dirigeant d'une multinationale britanique. Les colons ne sont pas des conquis. Parler des Canadiens-Français comme classe moyenne est plus juste aujourd'hui qu'hier. Il faut relire le texte de Dofny et Rioux classes sociales et classes ethniques. Enfin, si l'ordre dominant est bien celle d'une colonie, malgré ce que pense et ce que veut l'ordre dominant, il existe bien une société québécoise et canadienne. Faut-il le rappeler que les canadiens-français étaient de très mauvais colons : irrationnels économiquement, inférieurs et en retard comme nos néolibéraux l'ont si bien dénoncé. De résumer les canadiens-francais à un intéret économique mesquin parle plus d'aujourd'hui que d'hier et plus de l'élite actuelle que de l'ensemble de la population. Plus fondamentalement, ne pas reconnaître les réalités sociologiques qui ne se résument pas à l'économique coupe l'herbe sous le pied de la constitution d'un ordre républicain politique parce celui ne peut naître d'un homo economicus seulement motivé pas l'appât du gain. N'est  [-ce] pas la lecture qu'il faut faire des notions d'objectivation et de réifiecation de Luckas qui font que les dominés en viennent à se penser dans les termes des dominants, seulement motivés par le petit gain mesquin que ceux-ci leur concèdent généreusement ? »


02 janvier 2016

Ça danse encore dans ce pays!


L'écrivain Robert Baillie évoquait avec chaleur sur sa page FB du 31 décembre quelques souvenirs du Jour de l'An chez ses grands-parents dans un quartier populaire de Montréal. Ces souvenirs se retrouvent en plus développés dans le récit Chez Albert (L'Hexagone, 1995). 



Question tors-brûle : Comment une famille « compacte » de 75 âmes pouvait-elle se réunir dans un meublé cinq-pièces? Je me pose la même question pour le Jour de l'An chez mes parents en campagne, trois-quatre tablées tricotées serrées? Tante Èva chantait son Curé de Saint-Denis, Réjean déposait son archet pour lancer haut et clair sa Belle rose du printemps; tante Maria fumait la seule et unique cigarette de toute l'année! Parfois, le corn flake était épandu sur le prélart pour danser! (...)


En commentaire sur ma propre page FB, Robert a ajouté quelques mots :  

« Je reviens pour préciser ceci. Afin de faire de la place pour le nombre impressionnant de personnes se retrouvant dans le cinq pièces, on vidait des chambres de leurs meubles qu'on entreposait dans un vaste hangar à l'arrière de la maison. Il n'était pas question de dresser une table, la formule buffet était incontournable. Autre problème difficile à résoudre, notre famille n'était pas la seule de la rue Bordeaux à fêter le jour de l'An au midi. On imagine un peu l'embouteillage des véhicules dans cette rue avec les bancs de neige de l'époque. Blocage continental. En fait, j'en dis davantage dans mon chapitre, mais j'ai coupé pour cette publication fb. N'oublions pas que les familles de ces quartiers populaires étaient habituées à la promiscuité. Mes grands-parents Huard ont élevé leurs dix enfants dans ce même appartement. C'était avant la Révolution Tranquille.»

Au demeurant, ça danse encore dans ce pays « beau et grand à se perdre ». 

Heureuse Année d'amour à tout le monde!


29 octobre 2015

Amériques francophones, ces illustres inconnues

Émotions. Le principe de l'Amérique. La présence francophone partout dans les Amériques. À la volée autour du « déficit mythique » : « Nous, coureurs d'espace, libres, polyglottes avec de l'oreille! ». C'est du Serge Bouchard tout craché, monumental petit gars de l'est de Montréal. Dans son âme, ne vous surprenez pas du rapprochement — on grappille toujours du connu à l'inconnu et c'est inouï! — j'y entends comme venus de vraiment loin, sous dix pieds de neige et une épaisse couche d’ignorance, ces bribes d’écho continental si cher déjà au père Alfred DesRochers de mon Estrie bien-aimée.  Nous sommes nombreux, fils et filles déchus de «race surhumaine», mais ô combien fiers quand on y pense! 

Le principe Amérique? « Le grand coup de départ, c'est un grand coup métis! »

Moi, je pleure. Et je ris! Et je tape du pied!

« Et je rêve d'aller comme allaient les ancêtres;
J'entends pleurer en moi les grands espaces blancs,
Qu'ils parcouraient, nimbés de souffles d'ouragans,
Et j'abhorre comme eux la contrainte des maîtres. »
— Alfred DesRochers