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09 octobre 2020

Des excuses systémiques

 



Des excuses systémiques Ha!


J’ai beaucoup de souvenirs de la Crise d’octobre 70 qui fut déterminante pour la génération qui est la mienne, je pense tout au moins à ma tribu de laquelle plusieurs de ses sorciers sont toujours là, amis de feu, chacun un cadeau précieux de la vie, tribu forgée au fil des études secondaires et qui entrera au Cégep de plain-pieds en 1971. Avec les filles!


Le coup, l’effet d’octobre? C’est pour ainsi dire dans l’après-coup que ça se passe, caractérisé par un bouillonnement de tous les diables, aurait pu dire notre professeur José A. Prades, au cœur le plus tendre de notre jeunesse en ma tribu fougueuse. En effet, les jeunots cégépiens verront arriver en classe pour le cours d’introduction à la sociologie M. Prades, docteur en sociologie, spécialiste de Max Weber et d’Émile Durkheim (cf. http://www.religiologiques.uqam.ca/no9/prade.pdf ) avec sous le bras la revue Socialisme québécois, coiffée du titre « Québec 70 la réaction tranquille », nos 21-22, avril 1971.  À propos, avec le recul il est fascinant de lire la reconstruction de ce courant de la gauche québécoise, sévèrement critiquée Ici dans cet article de Globe qu’on trouve via Érudit : Angelot, M. & Gagné Tremblay, T., (2011). De Socialisme 64 à Socialisme québécois ou l’invention du marxisme au Québec. Globe, 14 (1), 139-157. https://www.erudit.org/fr/revues/globe/2011-v14-n1-globe1819725/1005990ar.pdf



Ce cours nous transforma pour la vie. Mais pour l’heure, je suis jusqu’en 1973 un jeune militant du PQ émergeant d’alors (fondé en 1968; les nouvelles parleront demain du PQ actuel, marginalisé, et de son nouveau chef). Je participe à deux congrès nationaux à titre de délégué élu de la circonscription de Shefford, aujourd’hui Granby et une partie, dont ma cambrousse, de l’actuel comté de Johnson.


De cette ancienne vie de garçon, j’en viens aux EXCUSES :je trouve dans mes archives une copie d’une « Résolution spéciale »  du Conseil Exécutif du PQ soumise lors du troisième congrès national du parti en février 1971 (qui avait brassé pas mal avec, entre autres, l’élection de Pierre Bourgault à l’Exécutif, précédé d’un discours célèbre qui exaspéra René Lévesque - https://youtu.be/JF4vUJ1sB-w). Le texte exige du gouvernement québécois que soient indemnisées « les victimes innocentes des arrestations et perquisitions abusives... ». En ses Attendu, le préambule très précis souligne avec force  les entorses aux droits fondamentaux, la répression politique des forces progressistes au Québec par les gouvernements Trudeau-Bourassa, l’utilisation du pouvoir judiciaire à des fins partisanes. 



L’après octobre 70 déboule. Nous lirons les manifestes publiés coup sur coup par les grandes centrales syndicales : L’État rouage de notre exploitation (FTQ, https://m-editeur.info/letat-rouage-de-notre-exploitation/ ), Ne comptons que sur nos propres moyens (CSN, http://classiques.uqac.ca/contemporains/gill_louis/Ne_comptons_que_sur_nos_propres_moyens/ne_comptons.html), L’école au service de la classe dirigeante de la CEQ. (https://www.ababord.org/Trois-manifestes-syndicaux-CSN-FTQ ). Le prof de philo Laurent Valiquette nous fait lire le Manifeste du Parti communiste et des articles du Club de Rome.  Émile Roberge, prof. et écrivain, présente dans son cours de poésie le film sur la Nuit de la poésie au Gesù en 70 (https://www.onf.ca/film/nuit_de_la_poesie_27_mars_1970/ ). Madeleine Monette, qui deviendra romancière et poète, nous introduit à De Saussure, nous fait lire La reproduction de Bourdieu (http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-La_Reproduction-1952-1-1-0-1.html), Langage et société d’Henri Lefebvre. Paul-André Fortier qui abandonnera l’enseignement pour devenir danseur étoile, monte des spectacles avec les étudiants dans son cours de théâtre. Nous sommes dans un petit campus de 400 étudiants! Tellement chanceux d’avoir eu ces professeurs!  


Au printemps 1973 éclatera la grève du front commun intersyndical, l’emprisonnement des Chefs syndicaux, le goût de tomber en amour et de sacrer son camp.



Entre temps, je suis de près le Procès des Cinq, je lis Point de mire dirigé par Bourgault, et religieusement Québec-Presse les dimanches; j’assiste à Sherbrooke au spectacle bénéfice pour les prisonniers politiques de Poèmes et Chants de la Résistance; je découvre avidement Pierre Vadeboncoeur : j’avale en une nuit son Indépendance(s). J’ajoute enfin cette autre lecture importante qui donna sens au Québec meurtri de ma jeunesse : La vigile du Québec de Fernand Dumont. https://www.erudit.org/fr/revues/rs/1972-v13-n1-rs1530/055564ar.pdf




27 juin 2018

Mexique : l'espoir du renouveau à gauche

Jean-Michel Leprince de Radio-Canada a présenté ce soir au Téléjournal un portrait de Andrès  Manuel López Obrador, le vétéran candidat de la gauche qui est cette fois-ci en avance dans les intentions de vote à la présidentielle mexicaine qui se déroulera dimanche prochain, le 1er juillet 2018. https://ici.radio-canada.ca/info/videos/media-7921351/mexique-elections-dimanche-espoir-un-nouveau-depart

26 octobre 2016

La gauche et la droite au Québec : que c'est ça?



Gauche, droite, centre, cha-cha-cha... Ce texte personnel de Monique Larue (Le Devoir, 6 septembre 2016, extrait d'un essai paru dans l'Inconvénient, numéro 65, été 2016) donne à penser sur fond de convergence indigeste et de spectaculaires manipulations budgétaires qui vont nous mener, toutes sensibilités confondues, jusqu'aux élections de 2018. Nos acteurs politiques chevronnés et presque tous leurs amis d'en face, surtout ceux au centre droit criant au courage de baisser les impôts, vont alors à nouveau se préoccuper de la petite travailleuse des Îles-de-la-Madeleine et de tous ces pots cassés. Mais, c'est plus fort que nous : il y aura un printemps québécois qui d'emblée semblera très austère pour les privilégiés!

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DES IDÉES EN REVUES

La proximité des pôles

Dans le contexte québécois, «la gauche et la droite», qui virevoltent avec prestesse dans la tête de l’intellectuel parisien, ne sont pas des notions claires


 Monique LaRue - Écrivaine, Le Devoir, 6 septembre 2016

Dans le monde dans lequel je vis, il est clairement « mieux » d’être politiquement de gauche que de droite. Dans celui dans lequel j’ai été élevée, issu de ce qu’on a appelé, significativement, « la grande noirceur », c’était le contraire. Communisme, socialisme, syndicalisme, justice sociale, droits de l’homme : ces termes marquent l’irruption de la gauche dans mon existence et, grosso modo, dans celle de la population québécoise.

Je ne connaissais rien de ces réalités avant de rencontrer les filles de Michel Chartrand, qui habitaient non loin de chez moi. Grâce à cette camaraderie de jeunesse, j’ai découvert, en même temps que la pensée progressiste, les gauloises sans filtre, le café noir, le pain et les fromages dits « français », Léo Ferré, Gilles Vigneault, la conversation, la discussion libre. Ces éléments, que Bourdieu appelle des « habitus », me fascinaient autant que les idées de Michel Chartrand et de ses amis. Les deux allaient de pair, et je n’y voyais aucune contradiction.

Un autre monde

À partir de ce tropisme, qui semblait alors naturel, entre la gauche et la jeunesse, je n’ai fréquenté longtemps que des gens de même sensibilité, jusqu’à ce que la loi de la probabilité me conduise vers des personnes qui — pour des raisons historiques et politiques extérieures au Québec, ou parce qu’elles étaient nées ici « pour un petit pain » — ont été éduquées ou se sont éduquées à défendre le système capitaliste, la réussite matérielle, apprécient la sécurité, le statu quo politique, n’éprouvent aucun sentiment de culpabilité, mais plutôt de la fierté, à avoir hérité, ou à gagner beaucoup d’argent, et trouvent naturel de défendre des privilèges acquis par les humains qui les ont génétiquement précédés, ou par leurs propres forces.

Ces personnes sont (presque) aussi humanistes que vous et moi, mais au lieu de discuter de progrès social, elles s’occupent de fondations et de philanthro-capitalisme. Leurs soucis d’impôts, de placements, d’investissements me sont étrangers, mais ce qui m’influence est leur indifférence à la peur, à la honte de ne pas être « à gauche ». J’ai ainsi peu à peu compris que la gauche occupait dans ma conscience la place du Bien. J’ai aussi évolué et admis que la passion égalitaire, dans ses réalisations historiques en Europe ou en Asie au XXe siècle, n’incarne pas du tout le Bien, non plus nécessairement que la « gauche caviar », dont je fais probablement partie, même si je ne suis pas vraiment « caviar ». J’ai craint de m’être déplacée dans l’éventail politique, d’être attirée vers le centre, vers « l’autre pôle ». Allais-je, comme certaines personnalités connues dont les positions politiques ont évolué à 180 degrés depuis leur jeunesse, cesser de « tenir ma gauche » ? […]

Un spectre partagé autrement

Dans le contexte québécois, « la gauche et la droite », qui virevoltent avec prestesse dans la tête de l’intellectuel parisien, ne sont pas des notions claires. Postérieur de quelques années à l’avènement de la domination britannique, né de la révolution qui a coupé le cou au roi de France et horrifié une bonne partie des habitants de la Nouvelle-France quand ils en ont enfin été informés, le balancier gauche-droite reste décalé, importé.

Notre Assemblée nationale n’est pas disposée en hémicycle mais en face-à-face, à la britannique. Nous n’utilisons pas les termes anglais tory et whig qui pourraient correspondre à l’opposition droite et gauche. Le spectre politique est partagé autrement, entre nationalisme et indépendantisme d’un côté, et fédéralisme canadien de l’autre. Parce que nous pensons en français et que nos élites participent de l’espace intellectuel français, une circulation se produit entre ce cadrage gauche-droite et la vie politique québécoise. Cette dialectique est complexe, instable.

Un débat tenu le 24 février 2016 à Québec par Le Devoir s’intitulait par exemple : « QS, PQ, NPD : la gauche est-elle condamnée à l’opposition ? » et posait le Parti québécois à gauche. Pour la plupart des gens « de gauche », cependant, son ex-chef, Pierre Karl Péladeau, ne saurait être ainsi défini, en raison de ses positions et de ses actions par rapport au syndicalisme et au capitalisme. Dès la naissance du Parti québécois, après la dissolution du RIN, il s’est trouvé des voix pour dire que ce parti représentait les intérêts de la bourgeoisie et ne pourrait jamais être « de gauche ». « Socialisme et indépendance » allaient de pair, un mouvement de libération se réclamant du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes était « de gauche ».

L’amalgame de Marine Le Pen

Mais d’autres sèmes, d’autres références rattachaient au même moment l’antinationalisme à la gauche « internationaliste » et le nationalisme à la droite, imputant aux nationalismes européens une grande part des maux liés à la Seconde Guerre mondiale. Il est très ironique de voir Marine Le Pen, en visite récemment au Québec, ne faire qu’une bouchée de ces deux dimensions à la faveur du Zeitgeist, les « amalgamer » pour mieux faire rouler les pôles : « La vraie différence aujourd’hui, c’est celle entre les nationaux et les mondialistes. C’est-à-dire ceux qui pensent que les nations sont des concepts dépassés, qu’il faut supprimer les frontières, faire fi des identités et faire surgir l’homo economicus interchangeable ; et ceux qui pensent que la nation demeure la structure la plus performante pour assurer la sécurité et la prospérité, et défendre l’identité des peuples. » Où l’on observe in vivo la manière politique de se servir du langage. […]


07 mai 2015

Comment résister?

Comment résister? de Philippe Collins sur son blogue (28/04/2015), ou comment, en gros, s'organiser en vue de « conserver » jusqu'à la possibilité de la Terre à la face même de la révolution perpétuelle et du présent infini du capitalisme sans frein et sans morale. Ce texte qui souligne entre autres les carcans de l'idéologie du progrès devrait intéresser plusieurs de mes amis philosophes qui ont déjà exploré ces avenues d'un conservatisme (à mille lieues des torys et des néolibéraux qui veulent démanteler tout ce qui est « trop » communautaire, trop coûteux!), avenues à mon humble avis vitales.

Photo Jacques Desmarais, Barcelone, juillet 2009.

21 avril 2015

Mouvement étudant québécois 2015 en suspens

Redire pour soi « Fuck toute » est loin d'être futile pour saisir et partager même superficiellement les formes de vie qui s'esquissent au-delà de la colère de la jeunesse québécoise qui conteste l'austérité, la marchandisation de l'éducation, l'économisme mur à mur. Mais il ne suffit sans doute pas de prêter une oreille amicale loin du terrain où s'est engagé, hélas tout fin seul ou presque, le mouvement étudiant en ce Printemps 2015. 

Hier, j'ai parcouru quelques textes de combats éloquents, surprenants, virulents, mais non sans maladresse, certains entichés de « l'étant », parus sur la page FB du Collectif de Débrayage. Puis, comme Le Devoir dans sa version électronique est livré autour de minuit, il s'est ainsi adonné que je lise à la suite de ces textes le billet du lundi toujours vif de Jean-François Nadeau

Le passage suivant m'a particulièrement frappé :   

« La violence n’est pas un passage obligé [...] Mais pour que la jeunesse de toutes les époques puisse croire à l’idée qu’une révolution pacifique est possible, encore faudrait-il qu’elle puisse raisonnablement se sentir maître de son destin. Cela tient pour beaucoup à des conditions dont la jeunesse ne décide pas. Une étude de l’Université de la Colombie-Britannique publiée le 14 avril montre que ce sont principalement les jeunes qui, au cours des quatre dernières décennies, ont vu leur endettement s’alourdir, leurs revenus baisser et leurs perspectives générales s’assombrir. Et après, comme l’écrivait Sébastien Jean [cf. son entrée du 9 avril « Fuck-toute »] dans une lettre aux lecteurs du Devoir, on se demande, en jouant les vierges offensées, pourquoi une partie de cette jeunesse finit par avoir le goût de tout casser. »  

Ce texte m'a semblé être la suite du billet du 7 avril intitulé La grenouille où Nadeau, un brin moralisateur, critiquait la stratégie et le nihilisme des étudiants. Sauf que les flèches semblent cette fois-ci être décochées en direction de l'administration de l'UQAM, nommément Lise Bissonnette, ancienne Directrice du Devoir, qui en préside le CA.

Or voici ce que Nadeau écrivait (je cite les derniers paragraphes) à l'endroit des étudiants : 

« Nous voici devant des calicots éloquents placés en tête des cortèges des protestataires : " Fuck toute " et  “Mangez toute de la marde”. L’ennemi du mouvement étudiant serait donc la totalité? Celle qui, sociale, récuse toute division? Celle qui, économique, refuse toute gratuité? Celle qui, symbolique, interdit toute magie à l’existence? Le monde visible serait une création d’un esprit foncièrement malin, une grande prison que nous partageons mais que seuls les initiés de pareils cortèges connaissent dans sa vérité? À l’austérité autoproclamée et son arrogance, il faut savoir opposer la vigueur d’une pensée qui tient à tout autre chose qu’un tel nihilisme facile qui n’arrange rien. La mise en échec des revendications du printemps 2012 réclame une prise de conscience en faveur d’un engagement social accru pas seulement du côté de la rue. Le néant vers lequel s’oriente une partie de la protestation actuelle résulte paradoxalement de ce que les étudiants dénoncent parfaitement à raison : un manque d’éducation digne de ce nom. » 

Par ailleurs, aujourd'hui Le Devoir publie un texte d'analyse du Professeur de sociologie à l'UQAM, M. Joseph Yvan Thériault intitulé Quand « l'action directe » aide la droite. Ce spécialiste des tensions sociales — si l'on se fie à sa page personnelle — réfléchi sur l'embardée du mouvement actuel qui visait par contagion une vaste mobilisation populaire vers la grève sociale. Cela n'est pas advenu, et il y a lieu de craindre, poursuit Thériault, des conséquences négatives sur la gauche québécoise tout entière. 

Mais une réflexion, et surtout une mobilisation « Au-delà du Primtemps 2015 », comme le titre dans son blogue Jonathan Durand Folco, ne saurait se limiter à l'analyse de l'influence anarchosyndicale du mouvement étudiant québécois. J'aime beaucoup l'analyse critique de Folco qui va plus loin que le professeur Thériault, et qui, en fait, est beaucoup plus tranchante, sans être moraliste, à l'égard de l'immédiateté de la révolte pourtant nécessaire. 

L'objectif politique majeur de l'après Printemps 2015 devra effectivement réclamer un réinvestissement massif dans le système d'éducation, ce qui suppose une mobilisation populaire effective de tous les acteurs, une coconstruction des significations de l'intérêt général. La position éthico-politique défendue par « l'esprit de l'ours » de Folco comporte plusieurs suggestions pratiques pour mobiliser les ressources et cadrer les enjeux. C'est inspirant, concret, majeur, pas facile du tout!

À la veille du premier mai où plusieurs débrayages sont prévus, c'est à suivre.

Mais pendant ce temps-là, le gouvernement libéral judiciarise les « débordements » éudiants et passe ses lois d'équilibre budgétaire fourre-tout en imposant le bâillon dans le plus grand mépris de la tradition parlemenaire et de la liberté d'expression.

Ce n'est surtout pas le temps de bâiller aux corneilles!


   

***

En complément :

« C’est [...] bien commode d’avoir des étudiants cagoulés par les temps qui courent ; ils sont les parfaits boucs émissaires pour ce qui est d’épingler les entorses démocratiques sur le dos de gens qui nous dérangent. De la même façon que la hantise des femmes voilées — du temps de la charte, mais encore aujourd’hui — nous empêche d’évaluer la véritable égalité hommes-femmes, nous conforte constamment dans nos choix, les dérapages étudiants à l’UQAM nous confortent dans l’idée que c’est eux le problème. L’écran de fumée créé par les radicaux nous empêche de nous regarder dans le miroir pour ce qui est de la transparence et l’imputabilité des élus.
Quand on en arrive à justifier le recours aux policiers à l’intérieur des murs d’une université comme un geste somme toute normal, sans atteinte à l’idéal universitaire ni répercussions sur la « libre circulation des idées », on ne peut qu’en conclure que la démocratie a vu de meilleurs jours. L’université aussi. »

18 avril 2015

Maspero, Grass, Galeano sous le signe abracadabrant

Le département des Lettres est un triple deuil cette semaine. François Maspéro, Günter Grass et Eduardo Galeano se sont comme donné le mot pour sortir de l'horizon ensemble le 13 avril 2015.

Le mot horizon pour Galeano serait sans doute rivé à la marche réelle, aux humbles pas de la multitude, aux histoires du monde qu'on se raconte et qui tissent la persistance, l'Utopie toujours devant soi, celle fondamentalement de bâtir une maison pour tout le monde. La solidarité au jour le jour est un exercice d'humilité, dit-il. Voilà, mine de rien, le grand tapage dans les veines ouvertes de l'histoire des peuples.

C'est en quelque sorte le mot abracadabrant qui nous faudrait peut-être scander comme un tambour qui éprouve le réel et jure au milieu de la parade officielle. Image narquoise inoubliable de Günter Grass dans Le tambour justement, question de faire entrer la politique dans la littérature. 

C'est que j'aime ce mot, autant que le mot galimatias, et presque autant que le mot salmigondis.  J'ai surtout aimé glaner l'abracadabrant dans l'Homme rapaillé de Miron, le grand carillonneur.  Or, il faut rappeler que c'est François Maspero en ses qualités de bricoleur, comme il aime à le dire de lui-même, animé par cette idée, ce ferment d'introduire du poétique à la politique, c'est lui qui publia en France  par amitié et admiration L'Homme rapaillé. Voir Jean Royer, François Maspero : une édition de combat, Le Devoir, 23 janvier 1981.

Mais plus encore. En soulignant le décès de Galeamo, le journal Le Monde dans son édition du 13 avril cite quelques mots d'un entretient que le maître a donné à un journaliste espagnol en 2012.  Voici ce qu'on peut lire : 

 « Je crois, disait Galeano, que les mots ont un pouvoir, comme Serenus Sammonicus, qui, en 208, pour éviter la fièvre tierce, conseillait de se mettre sur la poitrine un mot et de se protéger grâce à lui nuit et jour : c’était “abracadabra” qui signifie en hébreu ancien “envoie ta foudre jusqu’au bout”… Je choisirais également cette phrase. »







Note : Lux éditeur a publié quelques oeuvres de Galeano en français.
cf. la recension de Lisa-Marie Gervais dans Le Devoir en avril 2013.

13 mars 2015

La conférence de Naomi Klein à l'UQÀM

Capitalisme et changement climatique.

Note : n'ayant pas trouvé le lien pour copier la webdiffusion de la conférence de Naomi Klein, prière d'accéder à ma page Facebook ci-après.

Nous étions plusieurs à être refoulés à la porte de la salle Marie-Gérin-Lajoie, c'était complet. On se reprend ici! Magnifique!

30 novembre 2014

Refusons l'austérité partout!

D'un blogue à l'autre, l'ami René Merle (France), fait écho de la manifestation Refusons l'austérité qui s'est déroulée hier à Montréal et Québec. (En passant, j'aime bien le terme de contre-réforme utilisé ce matin par Amir Khadir en entrevue à Désaultels le dimanche, parce que sous couvert de nécessité absolue et de responsabilité intergénérationnelle, c'est bien de cela que se chauffe et se gargarise le gouvernement Couillard : une contre-réforme « pour sortir des années 70 », selon le ministre Martin Coiteux.) 

Maintenant, dans son appréciation, j'aime particulièrement la remarque suivante de René : « Belle illustration, pour les naïfs ou les manipulateurs “identitaires” de tout poil, en Europe comme en Amérique, que la juste lutte pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, pour être efficace, loin de se référer à des leaders nationalistes soi-disant au dessus des classes et des opinions, est indissociable de la lutte pour les droits sociaux et la démocratie. »

Très juste! Merci René!


28 mai 2014

Jaurès : discours aux lycéens

À l'émission littéraire de ce jour de Plus on est de fous..., le philosophe Christian Nadeau et l'historien Pierre-Luc Brisson ont commenté la biographie de Jean Jaurès de C. Candar et V. Duclert (Fayard, 2014)

Cette recension a donné l'idée à Gabriel Nadeau-Dubois (ex-porte-parole de la coalition étudiante La Classe, en ce moment étudiant, chroniqueur radio, auteur de Tenir tête, Lux Éditeur, oct. 2013, etc.) de partager sur sa page FB un discours de Jaurès adressé a des étudiants en 1903. 

J'ai aimé la lecture de ce discours de Jaurès. Quel panache! Je le partage ici à mon tour pour quiconque souhaiterait le parcourir. C'est un peu long, mais on ne perd pas son temps à déguster ce texte profond et de haut vol stylistique. J'ai laissé sur la page de GND le commentaire suivant : 

À la lecture de ce discours magnifique d'un grand humaniste et démocrate, on mesure encore plus le commentaire de Christian Nadeau tantôt qui, après d'autres, souligne l'appauvrissement du discours politique de gauche, et en conséquence, signifie l'abandon des plus mal pris aux mains des fossoyeurs du devenir soi ensemble. Les passages éthiques autour du courage sont à relire : le courage, c'est de comprendre sa vie, de l'approfondir, de la coordonner avec la vie générale. Je retiens aussi l'audace et la patience, l'acte de confiance! La marche des peuples est lente, nous rappelle-t-il. Il nous en faut une masse de patience et de l’audace en profondeur pour renverser ce qui est de l'ordre du désastre actuel de l'humanité, non plus féodaux et rois d'hier, mais les oligarchies transnationales à gogo si affairées, dangereusement au pouvoir malgré quelques idées libérales de bon aloi qui traînent dans le paysage de nos institutions démocratiques. Merci d'avoir partagé ce texte inspirant. « Et ils affirment, avec une certitude qui ne fléchit pas, qu’il vaut la peine de penser et d’agir, que l’effort humain vers la clarté et le droit n’est jamais perdu. L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir. »



Photo Jacques Desmarais, Toulouse, 2009. 

Voici le statut de GND :


« En écoutant Pierre-Luc Brisson et Christian Nadeau parler de sa récente biographie à Plus on est de fous, plus on lit, je me suis rappelé ce discours de Jean Jaurès. 1903, Jaurès prend la parole devant une foule de lycéens. Quel politicien parlerait à des élèves en ces termes aujourd'hui? »

"Mesdames, Messieurs, Jeunes élèves,

C’est une grande joie pour moi de me retrouver en ce lycée d’Albi et d’y reprendre un instant la parole. Grande joie nuancée d’un peu de mélancolie ; car lorsqu’on revient à de longs intervalles, on mesure soudain ce que l’insensible fuite des jours a ôté de nous pour le donner au passé. Le temps nous avait dérobés à nous-mêmes, parcelle à parcelle, et tout à coup c’est un gros bloc de notre vie que nous voyons loin de nous. La longue fourmilière des minutes emportant chacune un grain chemine silencieusement, et un beau soir le grenier est vide.

Mais qu’importe que le temps nous retire notre force peu à peu, s’il l’utilise obscurément pour des œuvres vastes en qui survit quelque chose de nous ? Il y a vingt-deux ans, c’est moi qui prononçais ici le discours d’usage. Je me souviens (et peut-être quelqu’un de mes collègues d’alors s’en souvient-il aussi) que j’avais choisi comme thème : les jugements humains. Je demandais à ceux qui m’écoutaient de juger les hommes avec bienveillance, c’est-à-dire avec équité, d’être attentifs, dans les consciences les plus médiocres et les existences les plus dénuées, aux traits de lumière, aux fugitives étincelles de beauté morale par où se révèle la vocation de grandeur de la nature humaine. Je les priais d’interpréter avec indulgence le tâtonnant effort de l’humanité incertaine.

Peut-être, dans les années de lutte qui ont suivi, ai-je manqué plus d’une fois envers des adversaires à ces conseils de généreuse équité. Ce qui me rassure un peu, c’est que j’imagine qu’on a dû y manquer aussi parfois à mon égard, et cela rétablit l’équilibre. Ce qui reste vrai, à travers toutes nos misères, à travers toutes les injustices commises ou subies, c’est qu’il faut faire un large crédit à la nature humaine ; c’est qu’on se condamne soi-même à ne pas comprendre l’humanité, si on n’a pas le sens de sa grandeur et le pressentiment de ses destinées incomparables.

Cette confiance n’est ni sotte, ni aveugle, ni frivole. Elle n’ignore pas les vices, les crimes, les erreurs, les préjugés, les égoïsmes de tout ordre, égoïsme des individus, égoïsme des castes, égoïsme des partis, égoïsme des classes, qui appesantissent la marche de l’homme, et absorbent souvent le cours du fleuve en un tourbillon trouble et sanglant. Elle sait que les forces bonnes, les forces de sagesse, de lumière, de justice, ne peuvent se passer du secours du temps, et que la nuit de la servitude et de l’ignorance n’est pas dissipée par une illumination soudaine et totale, mais atténuée seulement par une lente série d’aurores incertaines.

Oui, les hommes qui ont confiance en l’homme savent cela. Ils sont résignés d’avance à ne voir qu’une réalisation incomplète de leur vaste idéal, qui lui-même sera dépassé ; ou plutôt ils se félicitent que toutes les possibilités humaines ne se manifestent point dans les limites étroites de leur vie. Ils sont pleins d’une sympathie déférente et douloureuse pour ceux qui ayant été brutalisés par l’expérience immédiate ont conçu des pensées amères, pour ceux dont la vie a coïncidé avec des époques de servitude, d’abaissement et de réaction, et qui, sous le noir nuage immobile, ont pu croire que le jour ne se lèverait plus. Mais eux-mêmes se gardent bien d’inscrire définitivement au passif de l’humanité qui dure les mécomptes des générations qui passent. Et ils affirment, avec une certitude qui ne fléchit pas, qu’il vaut la peine de penser et d’agir, que l’effort humain vers la clarté et le droit n’est jamais perdu. L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir.

Dans notre France moderne, qu’est-ce donc que la République ? C’est un grand acte de confiance. Instituer la République, c’est proclamer que des millions d’hommes sauront tracer eux-mêmes la règle commune de leur action ; qu’ils sauront concilier la liberté et la loi, le mouvement et l’ordre ; qu’ils sauront se combattre sans se déchirer ; que leurs divisions n’iront pas jusqu’à une fureur chronique de guerre civile, et qu’ils ne chercheront jamais dans une dictature même passagère une trêve funeste et un lâche repos. Instituer la République, c’est proclamer que les citoyens des grandes nations modernes, obligés de suffire par un travail constant aux nécessités de la vie privée et domestique, auront cependant assez de temps et de liberté d’esprit pour s’occuper de la chose commune. Et si cette République surgit dans un monde monarchique encore, c’est assurer qu’elle s’adaptera aux conditions compliquées de la vie internationale sans rien entreprendre sur l’évolution plus lente des peuples, mais sans rien abandonner de sa fierté juste et sans atténuer l’éclat de son principe.

Oui, la République est un grand acte de confiance et un grand acte d’audace. L’intervention en était si audacieuse, si paradoxale, que même les hommes hardis qui il y a cent dix ans, ont révolutionné le monde, en écartèrent d’abord l’idée. Les Constituants de 1789 et de 1791, même les Législateurs de 1972 croyaient que la monarchie traditionnelle était l’enveloppe nécessaire de la société nouvelle. Ils ne renoncèrent à cet abri que sous les coups répétés de la trahison royale. Et quand enfin ils eurent déraciné la royauté, la République leur apparut moins comme un système prédestiné que comme le seul moyen de combler le vide laissé par la monarchie. Bientôt cependant, et après quelques heures d’étonnement et presque d’inquiétude, ils l’adoptèrent de toute leur pensée et de tout leur cœur. Ils résumèrent, ils confondirent en elle toute la Révolution. Et ils ne cherchèrent point à se donner le change. Ils ne cherchèrent point à se rassurer par l’exemple des républiques antiques ou des républiques helvétiques et italiennes. Ils virent bien qu’ils créaient une œuvre nouvelle, audacieuse et sans précédent. Ce n’était point l’oligarchique liberté des républiques de la Grèce, morcelées, minuscules et appuyées sur le travail servile. Ce n’était point le privilège superbe de la république romaine, haute citadelle d’où une aristocratie conquérante dominait le monde, communiquant avec lui par une hiérarchie de droits incomplets et décroissants qui descendait jusqu’au néant du droit, par un escalier aux marches toujours plus dégradées et plus sombres, qui se perdait enfin dans l’abjection de l’esclavage, limite obscure de la vie touchant à la nuit souterraine. Ce n’était pas le patriciat marchand de Venise et de Gênes. Non, c’était la République d’un grand peuple où il n’y avait que des citoyens et où tous les citoyens étaient égaux. C’était la République de la démocratie et du suffrage universel. C’était une nouveauté magnifique et émouvante.

Les hommes de la Révolution en avaient conscience. Et lorsque dans la fête du 10 août 1793, ils célébrèrent cette Constitution, qui pour la première fois depuis l’origine de l’histoire organisait dans la souveraineté nationale la souveraineté de tous, lorsque artisans et ouvriers, forgerons, menuisiers, travailleurs des champs défilèrent dans le cortège, mêlés aux magistrats du peuple et ayant pour enseignes leurs outils, le président de la Convention put dire que c’était un jour qui ne ressemblait à aucun autre jour, le plus beau jour depuis que le soleil était suspendu dans l’immensité de l’espace ! Toutes les volontés se haussaient, pour être à la mesure de cette nouveauté héroïque. C’est pour elle que ces hommes combattirent et moururent. C’est en son nom qu’ils refoulèrent les rois de l’Europe. C’est en son nom qu’ils se décimèrent. Et ils concentrèrent en elle une vie si ardente et si terrible, ils produisirent par elle tant d’actes et tant de pensées qu’on put croire que cette République toute neuve, sans modèles comme sans traditions, avait acquis en quelques années la force et la substance des siècles.

Et pourtant que de vicissitudes et d’épreuves avant que cette République que les hommes de la Révolution avaient crue impérissable soit fondée enfin sur notre sol ! Non seulement après quelques années d’orage elle est vaincue, mais il semble qu’elle s’efface à jamais de l’histoire et de la mémoire même des hommes. Elle est bafouée, outragée ; plus que cela, elle est oubliée. Pendant un demi-siècle, sauf quelques cœurs profonds qui garderaient le souvenir et l’espérance, les hommes la renient ou même l’ignorent. Les tenants de l’Ancien régime ne parlent d’elle que pour en faire honte à la Révolution : “ Voilà où a conduit le délire révolutionnaire ! ” Et parmi ceux qui font profession de défendre le monde moderne, de continuer la tradition de la Révolution, la plupart désavouent la République et la démocratie. On dirait qu’ils ne se souviennent même plus. Guizot s’écrie : “ Le suffrage universel n’aura jamais son jour ”. Comme s’il n’avait pas eu déjà ses grands jours d’histoire, comme si la Convention n’était pas sortie de lui. Thiers, quand il raconte la Révolution du10 août, néglige de dire qu’elle proclama le suffrage universel, comme si c’était là un accident sans importance et une bizarrerie d’un jour. République, suffrage universel, démocratie, ce fut, à en croire les sages, le songe fiévreux des hommes de la Révolution. Leur œuvre est restée, mais leur fièvre est éteinte et le monde moderne qu’ils ont fondé, s’il est tenu de continuer leur œuvre, n’est pas tenu de continuer leur délire. Et la brusque résurrection de la République, reparaissant en 1848 pour s’évanouir en 1851, semblait en effet la brève rechute dans un cauchemar bientôt dissipé.

Et voici maintenant que cette République, qui dépassait de si haut l’expérience séculaire des hommes et le niveau commun de la pensée que, quand elle tomba, ses ruines mêmes périrent et son souvenir s’effrita, voici que cette République de démocratie, de suffrage universel et d’universelle dignité humaine, qui n’avait pas eu de modèle et qui semblait destinée à n’avoir pas de lendemain, est devenue la loi durable de la nation, la forme définitive de la vie française, le type vers lequel évoluent lentement toutes les démocraties du monde.

Or, et c’est là surtout ce que je signale à vos esprits, l’audace même de la tentative a contribué au succès. L’idée d’un grand peuple se gouvernant lui-même était si noble qu’aux heures de difficulté et de crise elle s’offrait à la conscience de la nation. Une première fois en 1793 le peuple de France avait gravi cette cime, et il y avait goûté un si haut orgueil, que toujours sous l’apparent oubli et l’apparente indifférence, le besoin subsistait de retrouver cette émotion extraordinaire. Ce qui faisait la force invincible de la République, c’est qu’elle n’apparaissait pas seulement de période en période, dans le désastre ou le désarroi des autres régimes, comme l’expédient nécessaire et la solution forcée. Elle était une consolation et une fierté. Elle seule avait assez de noblesse morale pour donner à la nation la force d’oublier les mécomptes et de dominer les désastres. C’est pourquoi elle devait avoir le dernier mot. Nombreux sont les glissements et nombreuses les chutes sur les escarpements qui mènent aux cimes ; mais les sommets ont une force attirante. La République a vaincu parce qu’elle est dans la direction des hauteurs, et que l’homme ne peut s’élever sans monter vers elle. La loi de la pesanteur n’agit pas souverainement sur les sociétés humaines, et ce n’est pas dans les lieux bas qu’elles trouvent leur équilibre. Ceux qui, depuis un siècle, ont mis très haut leur idéal ont été justifiés par l’histoire.

Et ceux-là aussi seront justifiés qui le placent plus haut encore. Car le prolétariat dans son ensemble commence à affirmer que ce n’est pas seulement dans les relations politiques des hommes, c’est aussi dans leurs relations économiques et sociales qu’il faut faire entrer la liberté vraie, l’égalité, la justice. Ce n’est pas seulement la cité, c’est l’atelier, c’est le travail, c’est la production, c’est la propriété qu’il veut organiser selon le type républicain. À un système qui divise et qui opprime, il entend substituer une vaste coopération sociale où tous les travailleurs de tout ordre, travailleurs de la main et travailleurs du cerveau, sous la direction de chefs librement élus par eux, administreront la production enfin organisée.

Messieurs, je n’oublie pas que j’ai seul la parole ici et que ce privilège m’impose beaucoup de réserve. Je n’en abuserai point pour dresser dans cette fête une idée autour de laquelle se livrent et se livreront encore d’âpres combats. Mais comment m’était-il possible de parler devant cette jeunesse qui est l’avenir, sans laisser échapper ma pensée d’avenir ? Je vous aurais offensés par trop de prudence ; car quel que soit votre sentiment sur le fond des choses, vous êtes tous des esprits trop libres pour me faire grief d’avoir affirmé ici cette haute espérance socialiste qui est la lumière de ma vie.

Je veux seulement dire deux choses, parce quelles touchent non au fond du problème, mais à la méthode de l’esprit et à la conduite de la pensée. D’abord, envers une idée audacieuse qui doit ébranler tant d’intérêts et tant d’habitudes et qui prétend renouveler le fond même de la vie, vous avez le droit d’être exigeants. Vous avez le droit de lui demander de faire ses preuves, c’est-à-dire d’établir avec précision comment elle se rattache à toute l’évolution politique et sociale, et comment elle peut s’y insérer. Vous avez le droit de lui demander par quelle série de formes juridiques et économiques elle assurera le passage de l’ordre existant à l’ordre nouveau. Vous avez le droit d’exiger d’elle que les premières applications qui en peuvent être faites ajoutent à la vitalité économique et morale de la nation. Et il faut qu’elle prouve, en se montrant capable de défendre ce qu’il y a déjà de noble et de bon dans le patrimoine humain, qu’elle ne vient pas le gaspiller, mais l’agrandir. Elle aurait bien peu de foi en elle-même si elle n’acceptait pas ces conditions.

En revanche, vous, vous lui devez de l’étudier d’un esprit libre, qui ne se laisse troubler par aucun intérêt de classe. Vous lui devez de ne pas lui opposer ces railleries frivoles, ces affolements aveugles ou prémédités et ce parti pris de négation ironique ou brutale que si souvent, depuis un siècle même, les sages opposèrent à la République, maintenant acceptée de tous, au moins en sa forme. Et si vous êtes tentés de dire encore qu’il ne faut pas s’attarder à examiner ou à discuter des songes, regardez en un de vos faubourgs ? Que de railleries, que de prophéties sinistres sur l’œuvre qui est là ! Que de lugubres pronostics opposés aux ouvriers qui prétendaient se diriger eux-mêmes, essayer dans une grande industrie la forme de la propriété collective et la vertu de la libre discipline ! L’œuvre a duré pourtant ; elle a grandi : elle permet d’entrevoir ce que peut donner la coopération collectiviste. Humble bourgeon à coup sûr, mais qui atteste le travail de la sève, la lente montée des idées nouvelles, la puissance de transformation de la vie. Rien n’est plus menteur que le vieil adage pessimiste et réactionnaire de l’Ecclésiaste désabusé : “ Il n’y rien de nouveau sous le soleil ”. Le soleil lui-même a été jadis une nouveauté, et la terre fut une nouveauté, et l’homme fut une nouveauté. L’histoire humaine n’est qu’un effort incessant d’invention, et la perpétuelle évolution est une perpétuelle création.

C’est donc d’un esprit libre aussi que vous accueillerez cette autre grande nouveauté qui s’annonce par des symptômes multipliés : la paix durable entre les nations, la paix définitive. Il ne s’agit point de déshonorer la guerre dans le passé. Elle a été une partie de la grande action humaine, et l’homme l’a ennoblie par la pensée et le courage, par l’héroïsme exalté, par le magnanime mépris de la mort. Elle a été sans doute et longtemps, dans le chaos de l’humanité désordonnée et saturée d’instincts brutaux, le seul moyen de résoudre les conflits ; elle a été aussi la dure force qui, en mettant aux prises les tribus, les peuples, les races, a mêlé les éléments humains et préparé les groupements vastes. Mais un jour vient, et tout nous signifie qu’il est proche, où l’humanité est assez organisée, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir résoudre, par la raison, la négociation et le droit, les conflits de ses groupements et de ses forces. Et la guerre, détestable et grande tant qu’elle est nécessaire, est atroce et scélérate quand elle commence à paraître inutile.

Je ne vous propose pas un rêve idyllique et vain. Trop longtemps les idées de paix et d’unité humaines n’ont été qu’une haute clarté illusoire qui éclairait ironiquement les tueries continuées. Vous souvenez-vous de l’admirable tableau que vous a laissé Virgile de la chute de Troie ? C’est la nuit : la cité surprise est envahie par le fer et le feu, par le meurtre, l’incendie et le désespoir. Le palais de Priam est forcé et les portes abattues laissent apparaître la longue suite des appartements et des galeries. De chambre en chambre, les torches et les glaives poursuivent les vaincus ; enfants, femmes, vieillards se réfugient en vain auprès de l’autel domestique que le laurier sacré ne protège pas contre la mort et contre l’outrage ; le sang coule à flots, et toutes les bouches crient de terreur, de douleur, d’insulte et de haine. Mais par dessus la demeure bouleversée et hurlante, les cours intérieures, les toits effondrés laissent apercevoir le grand ciel serein et paisible et toute la clameur humaine de violence et d’agonie monte vers les étoiles d’or : Ferit aurea sidera clamor.

De même, depuis vingt siècles et de période en période, toutes les fois qu’une étoile d’unité et de paix s’est levée sur les hommes, la terre déchirée et sombre a répondu par des clameurs de guerre.

C’était d’abord l’astre impérieux de la Rome conquérante qui croyait avoir absorbé tous les conflits dans le rayonnement universel de sa force. L’empire s’effondre sous le choc des barbares, et un effroyable tumulte répond à la prétention superbe de la paix romaine. Puis ce fut l’étoile chrétienne qui enveloppa la terre d’une lueur de tendresse et d’une promesse de paix. Mais atténuée et douce aux horizons galiléens, elle se leva dominatrice et âpre sur l’Europe féodale. La prétention de la papauté à apaiser le monde sous sa loi et au nom de l’unité catholique ne fit qu’ajouter aux troubles et aux conflits de l’humanité misérable. Les convulsions et les meurtres du Moyen Âge, les chocs sanglants des nations modernes, furent la dérisoire réplique à la grande promesse de paix chrétienne. La Révolution à son tour lève un haut signal de paix universelle par l’universelle liberté. Et voilà que de la lutte même de la Révolution contre les forces du vieux monde, se développent des guerres formidables.

Quoi donc ? La paix nous fuira-t-elle toujours ? Et la clameur des hommes, toujours forcenés et toujours déçus, continuera-t-elle à monter vers les étoiles d’or, des capitales modernes incendiées par les obus, comme de l’antique palais de Priam incendié par les torches ? Non ! Non ! Et malgré les conseils de prudence que nous donnent ces grandioses déceptions, j’ose dire, avec des millions d’hommes, que maintenant la grande paix humaine est possible, et si nous le voulons, elle est prochaine. Des forces neuves y travaillent : la démocratie, la science méthodique, l’universel prolétariat solidaire. La guerre devient plus difficile, parce qu’avec les gouvernements libres des démocraties modernes, elle devient à la fois le péril de tous par le service universel, le crime de tous par le suffrage universel. La guerre devient plus difficile, parce qu’avec les gouvernements libres des démocraties modernes, elle devient à la fois le péril de tous par le service universel, le crime de tous par le suffrage universel. La guerre devient plus difficile parce que la science enveloppe tous les peuples dans un réseau multiplié, dans un tissu plus serré tous les jours de relations, d’échanges, de conventions ; et si le premier effet des découvertes qui abolissent les distances est parfois d’aggraver les froissements, elles créent à la longue une solidarité, une familiarité humaine qui font de la guerre un attentat monstrueux et une sorte de suicide collectif.

Enfin, le commun idéal qui exalte et unit les prolétaires de tous les pays les rend plus réfractaires tous les jours à l’ivresse guerrière, aux haines et aux rivalités de nations et de races. Oui, comme l’histoire a donné le dernier mot à la République si souvent bafouée et piétinée, elle donnera le dernier mot à la paix, si souvent raillée par les hommes et les choses, si souvent piétinée par la fureur des événements et des passions. Je ne vous dis pas : c’est une certitude toute faite. Il n’y a pas de certitude toute faite en histoire. Je sais combien sont nombreux encore aux jointures des nations les points malades d’où peut naître soudain une passagère inflammation générale. Mais je sais aussi qu’il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu’il dépend de vous, par une volonté consciente, délibérée, infatigable, de systématiser ces tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. Œuvre difficile, mais non plus œuvre impossible. Apaisement des préjugés et des haines, alliances et fédérations toujours plus vastes, conventions internationales d’ordre économique et social, arbitrage international et désarmement simultané, union des hommes dans le travail et dans la lumière : ce sera, jeunes gens, le plus haut effort et la plus haute gloire de la génération qui se lève.

Non, je ne vous propose pas un rêve décevant ; je ne vous propose pas non plus un rêve affaiblissant. Que nul de vous ne croit que dans la période encore difficile et incertaine qui précédera l’accord définitif des nations, nous voulons remettre au hasard de nos espérances la moindre parcelle de la sécurité, de la dignité, de la fierté de la France. Contre toute menace et toute humiliation, il faudrait la défendre : elle est deux fois sacrée pour nous, parce qu’elle est la France, et parce qu’elle est humaine

Même l’accord des nations dans la paix définitive n’effacera pas les patries, qui garderont leur profonde originalité historique, leur fonction propre dans l’œuvre commune de l’humanité réconciliée. Et si nous ne voulons pas attendre, pour fermer le livre de la guerre, que la force ait redressé toutes les iniquités commises par la force, si nous ne concevons pas les réparations comme des revanches, nous savons bien que l’Europe, pénétrée enfin de la vertu de la démocratie et de l’esprit de paix, saura trouver les formules de conciliation qui libéreront tous les vaincus des servitudes et des douleurs qui s’attachent à la conquête. Mais d’abord, mais avant tout, il faut rompre le cercle de fatalité, le cercle de fer, le cercle de haine où les revendications même justes provoquent des représailles qui se flattent de l’être, où la guerre tourne après la guerre en un mouvement sans issue et sans fin, où le droit et la violence, sous la même livrée sanglante, ne se discernent presque plus l’un de l’autre, et où l’humanité déchirée pleure de la victoire de la justice presque autant que de sa défaite.

Surtout, qu’on ne nous accuse point d’abaisser et d’énerver les courages. L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication. Le courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action. Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit ; c’est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c’est de devenir, autant que l’on peut, un technicien accompli ; c’est d’accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l’action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendues. Le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

Ah ! vraiment, comme notre conception de la vie est pauvre, comme notre science de vivre est courte, si nous croyons que, la guerre abolie, les occasions manqueront aux hommes d’exercer et d’éprouver leur courage, et qu’il faut prolonger les roulements de tambour qui dans les lycées du premier Empire faisaient sauter les cœurs ! Ils sonnaient alors un son héroïque ; dans notre vingtième siècle, ils sonneraient creux. Et vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. C’est pourquoi je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi."




Projet de réforme du secteur privé des écoles au Chili


Conférence à Montréal le 27 mai 2014 du syndicaliste chilien Jaime Gajardo Oreliana, président d'un syndicat d'enseignants. Le secteur privé des écoles au Chili est prédominant et des plus lucratifs. Un projet de réforme est en cours et découle directement, selon M. Oreliana, du fort mouvement de grève des étudiants chiliens.  

Je rapporte intégralement le compte rendu de Andres Fontecilla Concha qu'il a publié sur sa page FB.

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« Chili : comment sortir le libre marché de l’éducation

Ce soir, au Centre William-Hingston, j’ai eu l’honneur de présenter et animer la conférence de Jaime Gajardo Orellana, président du “Colegio de Profesores de Chile ”, le plus grand syndicat des professeurs du Chili. Il nous expliqué la genèse de l’actuelle bataille législative afin de réformer radicalement un système d’éducation dominé par l’éducation privatisée dans laquelle les parents doivent payer.

La réforme prévoit la transformation de presque toutes les écoles privées en des écoles publiques. La grande majorité des écoles deviendront gratuites, ne pourront plus exercer une sélection de leurs élèves et l’obtention d’un profit sera interdite. Dans une deuxième étape, la gratuité sera étendue jusqu’à l’université.
Au Chili, laboratoire du néolibéralisme pendant 40 ans, l’éducation est un commerce très lucratif. Si le gouvernement de Michelle Bachelet peut aller de l’avant avec une telle réforme, qui est accompagnée d’une réforme fiscale augmentant les impôts des plus riches et des compagnies, c’est grâce à une grève étudiante de grande ampleur, qui impliquait surtout les étudiant-e-s du secteur secondaire, et à l’appui d’autres secteurs sociaux, comme les professeurs. »

Andres Fontecilla Concha, 27/05/2014 



26 mai 2014

Débat Badiou-Onfray

Entre ces deux philosophes français, échange à multiples volets, dont : la subjectivité (le sujet en processus ayant une touche d'universalité) versus l'individu affairé libéral dans le capitalisme, la reformulation de la dialectique pour sortir de la négation (la révolte) qui n'est jamais porteuse de construction; l’autogestion libertaire micromoléculaire versus la visée d'une idée forte trans-civilisationnelle capable d'être « à la hauteur du désastre contemporain » et ayant pour cible principale l'expansion de la puissante oligarchie planétaire; l'islam; le cadavre considérable de Dieu; la continuité du débat Sartre-Camus; la difficile union de la gauche en regard de la tradition française au moment où sa perspective stratégique actuelle est « complètement ruinée » (Badiou). Émission « Contre-courant », 24 avril 2014.

Ces deux philosophes sont  très critiqués : Alain Badiou - Michel Onfray