30 mars 2011

Carnets pelés 35 – De la jeunesse perpé-tuée et sans retenue



« Désespoir, amour, gaieté. Qui a ces trois roses enfoncées dans le cœur a la jeunesse pour lui, avec lui. »
— Christian Bonin

« Nos lèvres murmureront des sonorités nouvelles qui se mêleront au bruit des vagues, inventant peu à peu la langue des orphelins sans-patrie »
— Michel Morin/ Claude Bertrand
  


Sherbrooke, journal Le Jour, 8 juillet 1977

Claude Lagadec à propos de l’essai Le Contrat d’inversion de Michel Morin et Claude Bertrand (Hurtubise, 1977). Dieu seul sait pourquoi j’ai lu et relu cent fois ce
passage : 

« Ce livre peut déplaire à certains, et ceux d’entre nous qui aiment se plaindre du fait qu’il n’y a pas de philosophie québécoise y trouveront matière à espérer pouvoir bientôt se plaindre du fait qu’il y en a une. […]
 Nous n’avions pas l’habitude, au Québec tout au moins, de textes théoriques qui ne se réclament pas d’un auteur ou d’un maître à penser ou à dénoncer. […] C’est assez nouveau dans notre littérature que cette pensée sans excuse qui semble avoir réellement quelque chose à dire.
 Ce livre est aussi de poésie, donc improbable. Il y a là tant d’intelligence, de cruauté, de tendresse, d’angoisse, d’intolérance et de bonheurs d’expression que le cœur à la fin rend les armes et n’y voit plus que l’expression d’un bonheur. »


Jour indéter-miné

 Il passait par le trou de la serrure des oreilles à double claquage de la folie et jusqu’à la moelle de la furie qui a perdu le museau horaire dans la bataille rangée. Il passait tout droit dans ce siècle et demi d’encerclements, pfft! paf! une grosse Mol, la lie, un joint, des blagues sur les montagnes, de l’écriture entre les dents… « La mafia locale dirigée par Monsieur Paul Rob a voulu m’assassiner.  Mon assureur ne m'a pas cru!  Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? »



Granby, 25 juin 1975

Après un séjour d’une année aux States, retour pour de bon au bercail il y a trois jours. Je suis allé hier avec mes amis sur la montagne à Montréal fêter la St-Jean. J’ai perdu de vue ma blonde. Fallait pas aller pisser. 

Fiori, il fioriture en pas pour rire.

J’ai dormi sans points de repère sur le plancher de l’appart à Serge.


Hôtel Windsor, 23 décembre 1974

Nous faisons l’amour.  Elle dit : « As-tu pris des cours? »


27  juin 1975

Elle m’a touché l’épaule du doigt pour indiquer l’assiette de lard avec des radis et des tranches de tomates qu’elle venait de déposer sur le comptoir de la cuisine. Ses parents regardaient un film à la télé. Pas un mot depuis mon arrivée. Ça devait être le dénouement. Après, son père demanda si j’avais passé un bon hiver. Oui, oui, excellent. Puis ils ont disparu dans leur chambre. Froid de lavabo. Elle a éteint la télé. Nous avons mangé. Nous avons fumé quelques cigarettes. J’ai parlé de Sartre en chuchotant. Pourquoi c’est faire? Pour maquiller la distance? Elle passait à côté de moi, évitait mon regard, mon cœur. Pourquoi t’es pas en forme, demanda-t-elle? 

Dehors. J’ai retrouvé la nuit de cette ville tranquille comme une orange. J’ai eu crissement le goût de ne plus jamais repasser par ici.


Hôpital  Dark, 1982


Adieu. Au verso d’un papier de rouleau millimétré où se trouvent les tracés d’une électroencéphalographie, Marie Bernard avec ses grands cheveux de rivière m’écrit ceci :

EGO SUM PAUPER
ET NIHIL DABO

Je suis pauvre
Je ne demande rien


25 avril 1987

Manchette. Drame au Brésil : 1000 baleines viennent de s’échouer. Pourquoi?



4 mai 1981

C’est l’annonce du jour, du mois, de l’année : Bébé arrivera au monde vers le 4 septembre. Il faudrait revoir Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000. Pour la leçon d’histoire. Pour me préparer. Ce sera une fille. Ce sera une fête.

      


1er avril 1982

 Île aux perroquets, Lighstation, P.Q. Ex-traits  :

« Lors de mes promenades mouillées de solitude, j’entends siffler le feuilleton des bardanes le long de la grève aux couleurs grisâtres. Quelques filets épars de rêves imberbes s’infiltrent chemin faisant entre les cailloux ronds, pêle-mêle. En face, au loin, on aperçoit l’île Platte et l’île David. Puis Sept-Îles, l’embrumée. Les avides prunelles d’un immense encrier nous séparent de la terre ferme. Il y a du fer ici et des fleurs de Montagnais.»   


Béthanie, 20 mars 1983



Première mouture de L’espion Fontaine :
« Quel est le parfum de la tristesse ?  Je suis d’un pays semelle orale de glace. Personne n’écoute les voyageurs. Une volée d’outardes revenant du Salvador insulte le ciel. Mais qu’est-ce que pourrir privément? Grand-Père, as-tu vu aux nouvelles mourir la petite sœur là-bas, chez Platon? »


Rue Duquesne, 4 mars 1989

Fin de lettre à Gurrie :

« J’ai besoin que ça hurle dans le bois. Besoin d’air musclé pour chansons d’exil. J’aurai ma revanche sur le Mont Réel. »



Montréal, congé de paternité, décembre 1987

La chanson de Réjean
« Et là! Et là! Et là!
Il devint une brume
Qui défile parfois
Au dépôt de la culture …»


Montréal, 1er mai 1984

J’appelle Claude Lagadec à Sainte-Anne-de-la Rochelle. Je veux absolument apprendre à prononcer le mot Weltanschauung. Je l’épuise au bout du fil.

Je change d’atmosphère avec une grâce réginale, une âme en récréation. Je ne sais plus s’il faut visiter l’intérieur des petits chevaux scellés. Je ne sais pas quoi faire avec les traces laissées par le piétinement des lèvres.


Granby, parc Miner, vers la piscine, octobre 1978

Accroupi sur l’autel des ombres radicales, il coulait à pic sous la pluie battante, mais la langue toujours harnachée par l’attirail de la jeunesse, cette folle tignasse de l’abondance du cœur qui se gaspille, qui toujours recommence à vivre en surplus, à battre au vent « comme des drapeaux ». Il pensait justement pouvoir se sortir indemne de son crime, la jeunesse! Lors donc, il sera bien puni, à genoux, traqué. Deviendra chômeur, pleurera des nuits entières. Cela n'est rien petit navire.



Montréal dans l’est, CIBL, octobre 1988, vers 10 heures du soir

Saint Denis Vanier passe fin saoul à la radio avec des marques flambées sur la peau des mots. Avec Vendu Mon Char. On n’est jamais tout seul même quand si.  



Montréal, le 15 mars 1991

Écho réverbère jusque dans les toilettes du sous-sol de l’UQAM. C’est La nuit de la poésie à la salle Marie-Gérin-Lajoie. Le hasard et ses effets firent que je me retrouvai aux côtés de Pierre Perrault et de sa douce Yolande. Ils sont tous deux paisibles comme un beau lac tout bleu quelque part au monde. Je souhaiterais à présent être comme eux, écouter 
tranquillement le charivari, le Gaz Moutarde, le feu.  Denis Vanier s’avance sur la scène avec son œil crevé. Ce n’est pas un ange. Ce n’est pas sa faute. Rien ne sert d’examiner les anciens combattants. C’est toutefois la pureté même des images. Ça vous atteint pour toujours. 
Dans son poème, il campera la fenêtre d’une petite chambre éternelle qui donne sur la rue. La rue Ontario peut-être?  Seul Dieu, caché dans les buissons, peut ainsi avoir prêté à rire.

Ce fut un grand moment massif taillé dans l'inoubliable.


Montréal, rue Ontario, 5 octobre 1975

C’est dimanche matin. Horkheimer est loin sur ma table de lecture. Je m’installe à la fenêtre de ma chambre au second étage qui donne sur La Grande Passe. Je peux m’asseoir de biais sur la large corniche,  les genoux légèrement repliés. De l’autre côté de la rue, j’aperçois autour d’une auto en provenance de l’État de New York des touristes américains. Une belle jeune femme noire à talons hauts fauche large en roulant des fesses dans une jupe moulante. Pendant qu’ils s’organisent, je joue une complainte blues à l’harmonica au-dessus de leur tête.  

Allez donc dire à Sisyphe qu’il faut nous imaginer heureux pour une idée neuve du bonheur!
     
Photos : Jacques Desmarais & C. Latendresse.  

6 commentaires:

Le Seuil a dit...

Pendant que vous écriviez, je dessinais et j'écrivais « du sirop entre le dents »...

Merci pour ce passage généreux de vos autres temps. C'est peut-être les mêmes qu'avant avant avant...
Les images " fitent" bien avec les mots; faudrait faire lce livre des CARNETS PELÉS.
L.

Anonyme a dit...

Le passé réel de l'imaginaire d'une jeunesse éclatée avec photos à l'appui est une preuve de notre existence ou, peut-être bien, que c'est la passerelle de notre jeunesse qui s'appuie sur notre imaginaire pour prouver notre existence.
Jo

Jack a dit...

Merci L. Le temps et l'espace, il faut se les partager de notre vivant.

Jack a dit...

Jimmy va dans le même sens. Il m'écrit :

Eh Jack,

Allons , Allons ! Danièle capote et moi aussi. Vraiment , c’est avec des chocs comme cela que l’on sent qu’il y a eu une vie.

Jack a dit...

L : des coquilles? Mais ce n'est point grave. On les fera coquiller. Les corriger, mais comment? Les dents. Ce livre.

Code : arlym

Nicolas Comtois a dit...

C'est un peu comme si tu nous invitais dans l'intimité de ton esprit. On y sent des feuilles et de la bruine. Mais pas de bruit.