04 septembre 2006

Carnets pelés 3 - Oiseau de nuit sur la corde


À Caroline qui m'incite à poursuivre la série des carnets pelés entreprise sur Libre salmigondis, mon ancien blogue.


13 août 2001, station Beaudry
Changement de capuche! Ça refoule. Noir de monde. Des gens à profusion, en fusion anonyme. Je m'ennuie de la brume d'Orford emmitouflée dans l'écho de ma solitude sur le lac Perdu. Ainsi tourne le monde, ses cailloux, ses coquillages...

Retour au travail! Première journée de blanchiment de mes idées dans les petits casseaux percés du jour qui ne m'appartient pas. Je n'ai pourtant pas de maître.

Le journal et ses poux, que disent-ils? Ces bonnes gens autour de moi conversent, sourient, gesticulent. Que se passe-t-il donc? C'est le matin et ça pérore! Reviendront éteintes les gorges et les pies, cet après-midi, avec la sueur des anges laissant des empreintes entre les sièges du métro.

Débarquement des froissés à la maison : c'est prévu comme du papier à musique. Pour se battre ou pour rêver? Pour se déchausser d'abord. Repasser la leçon aux enfants ou promener le chien. 

Rêver aux mots précipices? À la « rugueuse réalité »? Rêver ou battre en retraite? Les percutés de ce village que nous traversons en ce moment, penseront-ils ce soir aux nègres qui s'endorment au port de la lune?

Moi? Je vais traîner ici et là dans les fanges du hasard. Non, je ne rentrerai pas me coucher! Pour tout l'or du monde.

10 septembre 2001, station Assomption
Rien ne va plus. Les ailes qui vous portaient hier encore, usées par le vent et l'orgueil, deviennent amas de corne sèche, se ratatinent, se retournent contre vous et enfoncent leurs griffes entre les côtes. L'âme est en prison puisqu'elle s'échappe de la cage autant qu'elle le peut. Nous sommes pris.

«Et que vous soyez incapable de dire ce que vous ne savez pas (...) c'est une faiblesse des plus répandues.» (Beckett, Watt, éd. de Minuit, 1968, p. 23).

8 août 2004, cambrousse, Béthanie
Peut-être que je ne pense plus à la poésie. Peut-être que je perds mon âme en effet? Je pense à un poème qui gigote comme une truite dans un ruisseau ambré; il chante tout doux comme une voix de fille.

17 août 2001, station Frontenac
Vendredi soir. Je cogne des clous. Je note en chambranlant le mot pisciforme dans Mal vu mal dit.

20 août 2001, station Joliette
On s'endurcit! « Silence à l'oeil du hurlement », écrit Beckett.

8 décembre 1993, Traverse, ex-chaîne culturelle de Radio-Canneberge
Une fois tous les ersatz et leur doublure de l'amour propre déboulonné, on entre dans l'inconsolable, dit en substance Michaël La Chance à propos de Beckett dont l'intuition de base est que nous sommes condamnés à être étranger à soi-même et au monde. Nous sommes des revenants, des fantômes jamais nés, nous sommes condamnés à vivre dans notre tête. Mais l'écriture a le dernier mot sur la mort. Pourquoi pouvons-nous encore raconter des histoires après la mort?

10 septembre 2001, station Viau (suite)
Je poursuis ma lecture de Watt. Sur la banquette d'à côté, une femme dans la quarantaine lit elle aussi. Mais par en dessous de mon livre, je détecte ses regards furtifs pointés vers moi. Je lève les yeux et je vois qu'elle s'accroche à la jaquette de mon bouquin, sourire en coin. Puis, sans transition, comme si nous avions élevé les cochons ensemble, elle m'aborde : « C'est drôle, dit-elle, je viens à l'instant de lire Mon frère avait passé Beckett! Je dis : «Et que lisez-vous?» Elle monte un peu son livre et répond : «Les particules élémentaires». C'est tout.

3 commentaires:

Carolinade a dit...

Heureuse que tu poursuives cette tradition (ahhaha) entamée sur l'autre blog. Je reprends ton train bientôt. Le temps d'atterrir mentalement de mon beau voyage.

;)

Jack a dit...

Carolinade, tu as un billet ouvert, durée illimité, destination ad libitum.

Carolinade a dit...

J'aime ces voyages en ton train littéraire et humain. Le transport est doux, profond, familier... comme si après un long voyage en terre étrangère, je revenais en mon pays et qu'une bonne et authentique soupe maison m'y attendait, chaude, réconfortante.