13 janvier 2007

Carnets pelés 8 - Je m'envole autre


18 septembre 2001, station Honoré-Beaugrand

Je savais que ça m'arriverait un bon matin. Me retrouver assis dans le métro avec rien à lire! J'ai oublié Le Devoir sur la table de la cuisine et mon sac à dos ne contient exceptionnellement aucun livre, hormis celui de ma belle-mère, un livre de cuisine qu'elle a publié à tirage très limité. C'est que Diane, une collègue, désirait avoir la recette de gâteau aux pommes! Tu parles! Alors, ça traîne dans mon sac. Mais c'est pas vrai que je vais lire ça dans le métro à matin! À moins que je ramasse le journal Métro qui est par terre, à ma gauche? Je me rabats sur mon carnet et j'écris.

J'aurais souhaité poursuivre ma lecture de Georges Leroux dans Le Devoir. Mon ancien prof suggère d'envisager le fanatisme comme une forme de folie tant il est par avance inutile de le comprendre.

En attendant, Ben le smatte est à la une de tous les journaux.

Moi, quarante quelques années. Et encore moi. Toujours moi. C'est le mystère. Toutes ces fuites. On a quand même débusqué hier une hypothèse chez une sexologue qui parlait de déviation. Ainsi, pourquoi cette fastidieuse recherche autour de la marge alors que je ne possède manifestement pas les pulsions propres à l'accomplissement du « même »?


19 septembre 2001 - Midi, fontaine de la Place des Arts

Ce matin, à deux reprises, Guylaine, une collègue, me dit : « Tu as quelque chose de changé ». Si seulement elle pouvait dire vrai! Si seulement les grands remuements que je fomente dans mon coin émergeaient au grand jour! Si seulement ma quête qui a racolé les ombres les plus sombres de mon âme et aussi les trous de cette ville pouvait s'ouvrir comme un livre d'images sur mon front transfiguré.

20 septembre 2001, métro Cadillac

En réponse à Guylaine, j'ai cité Pessoa : «Je m'envole autre».
(Je pense avoir piqué cet exergue à Morency dans La lumière des oiseaux.)

Après, quelques courriels ont déboulé entre nous. Moi puis ma marge, puis mon nez collé sur la vitre des mots. J'avais oublié une fois de plus d'apprendre la grammaire des autres. J'ai pensé à Wittgenstein. J'ai pensé sans intérêt à la langue de l'administration. But dans la vie. Ingénierie. Réalité physico-chimique. Cheminement de carrière. Pour certains paroissiens, on ne dit jamais rien pour rien.

« Là, m'a-t-elle répondu, tu me mystifies .»

Guylaine, j'suis tanné de m'expliquer. Je m'envole autre, c'est toutt! N'importe quel enfant jouant peut très bien avoir envie de s'envoler autre. Pas toi?

10 septembre 2001, station Assomption

Rien ne va plus. Les ailes qui vous portaient si loin encore hier crochissent, se plantent dans les branches, et l'âme coule farouche sans cesse en catimini, ni corps ni orgueil n'arrêteront sa douche incarnée.

J'allume : « Et que vous soyez incapable de dire ce que vous ne savez pas [...] une faiblesse des plus répandues. »
- Watt de Beckett

Et maintenant, Beckett sur Watt :

«Car chez les hommes et les femmes, chez les hommes à femmes et les hommes à hommes, chez les femmes à hommes et les femmes à femmes, chez les hommes à femmes et à hommes, chez les femmes à hommes et à femmes, tout est possible, jusqu'à preuve du contraire, dans ce domaine.»
franceweb - poesie - Extrait de Watt, ed. de Minuit


Photos : jd


5 commentaires:

Nina louVe a dit...

si Tout est vivant, tout est plausible, tout est possible, tout est passible de paisible.

C'est Caro qui sera ravie de ce nouveau Carnet Pelé.

Jack a dit...

Je suis bien d'accord, Nina. Quant à Caro, elle a prend plein les yeux et le coeur à ce que je constate sur son blogue.

Carolinade a dit...

vous deux coquins... si bien, elle en prend qu'elle manque de temps pour savourer vos dires profonds. C'est pourquoi elle reviendra, prendre le temps de bien lire ce carnet pelé. Car oui, Karo aime les carnets pelés de Jack, tout comme elle aime marcher, chanter, écrire, rire, ...

carOlinade a dit...

oui, un autre bien bon carnet pelé que j'ai pris plaisir à lire...

mais dis, tu me donnerais plus de détails sur ce passage ?

Moi, quarante quelques années. Et encore moi. Toujours moi. C'est le mystère. Toutes ces fuites. On a quand même débusqué hier une hypothèse chez une sexologue qui parlait de déviation. Ainsi, pourquoi cette fastidieuse recherche autour de la marge alors que je ne possède manifestement pas les pulsions propres à l'accomplissement du «même»?

merci riche Jack!

Nina louVe a dit...

des détails oui !