02 mars 2007

C'est par où le Bonheur?



J'ai atterri hier dans la neige, lumière bleutée de mon pays.

Et ce matin, s'il n'y a pas à vrai dire de grésil pour faire la rime avec mes histoires, il y a bel et bien dehors une tempête. De la fenêtre silencieuse au second étage, je vois mon chêne avec toutes ses feuilles couleur rouille suivre le mouvement joyeux d'un vent léger, des petits coups de cloche suivis d'une lampée de flûte traversière, tranquille, picotée de fourmis blanches éphémères. Car nous sommes sur mars ici! L'hiver va s'enfuir, on le sait, avec ses charmantes impressions. La porte sera ouverte. Et l'amour...

Ma directrice d'épouse vient de m'appeler : son école est fermée à cause de la tempête. Elle déblaie sa montagne de courriels. Je ne veux pas faire la moumoune, mais je ne suis pas sûr de pouvoir pelleter les entrées avec mon genoux qui a donné tout ce qu'il a pu hier au cours de ce long, long voyage de retour.

Connaissez-vous beaucoup de pays au monde où une course de taxi se termine par des accolades chaleureuses avec votre chauffeur? Claudio avait appointé son chauffeur habituel lorsqu'il va à l'aéroport. D'ailleurs, plus qu'ici, il m'a semblé que toute la vie quotidienne des Bahianais était tricotée serrée de références, d'amis, de gens en qui l'on a confiance. Le reste du temps, on négocie, on barguine des prix pour amigos. Il y de part en part une compétition pour la survie. Une crainte de se faire enfirouapé. «Ce serait le paradis ici, me répète Rita, si ce n'était des disparités sociales, de l'inégalité, de la violence...»

Selon mon instruction, le chauffeur devait se pointer à 14h30. Il est arrivé à 14h15! Je me battais à grosses gouttes pour boucler le tout. Je suis passé à la banque et ce fut plus long que prévu. J'ai acheté une clé USB pour copier mes maigres photos, impossible de faire autrement... Aurais-je le temps de me doucher? Non! Pedro jouait dans mes affaires épandues sur le lit. Laisse ça là, Pedro!

Claudià était aussi dans ma chambre, bourdonnante, veux-tu des oranges, des bananes? Non! J'ai pu de place! J'ai pas le temps. Une pomme, o.k., dans ma poche, là, ça va faire! Tiens, cette paire de bas gris, donne-la à Claudio. Le livre de Marguerite Yourcenar, je ne le ramène pas... Oui, c'est sûr!
Claudià, 27 ans, travaille comme domestique chez Claudio. 15 millions de femmes brésiliennes noires travaillent parfois toute leur vie à la même place dans une maison privée, vestige de l'esclavagisme mais aussi dilemme de laisser à la rue beaucoup de monde, puis longue habitude, «mauvaise habitude» dira Rita, de compter à tous les jours sur quelqu'un qui fait les repas, le ménage, garde les enfants, etc. Claudià gagne 500 re $ par mois, ce qui est mieux payé que certaines manufactures ou petits commerces. Il lui en coûte 4 re $ par jour pour voyager. Elle a une petite, Joyce, une beauté, de 4 ans qui est à la garderie (on dit crèche, ici). Le père s'est poussé dans la nature...

Pour ajouter à l'énervement, une hostie d'alarme d'auto s'est déclenchée dans le stationnement d'en face. Pendant les quinze minutes qu'a duré cette torture, avec Claudià et Pedro sur les talons, la chaleur de braise et la certitude que je ne me doucherais pas avant de partir, et le chauffeur qui attendait en bas, calvaire que je stimais!

Il est moins le quart. Signor, desculpar! Desculpar! Je lui explique que j'ai dû passer à la banque et que cela m'a pris plus de temps que prévu. Il comprends que je veux passer à la banque. Non, non, non, Signor. Aeroporto! On flye!

Le chauffeur avait la bouille rieuse, en plus jeune, d'Henri Salvador. Il me fit part qu'il pouvait comprendre le français à condition que je parle lentement. Puis, il me déclina son registre : «Paris, le Moulin Rouge, la Tour Eiffel, une bonne bière froide, s'il-vous-plaît!». Il rit de bon coeur. Il m'explique qu'il a un pote à Paris qu'il a visité. Un jour, le Parisien viendra à Salvador... Échange culturel. Il me dit cela en portugais et je pige. Il parle beaucoup, c'est un homme impeccable, un chauffeur doux mais qui ne se laisse pas grignoter sa place sur la route. Chaque chauffeur ici est une bombe en puissance. Personne ne donne une chance à l'autre. Alors, ça roule. Hélas, je cogne des clous par moments. Il y a eu un party hier et un avant-midi de fou!

Chemin faisant, je vois des dunes immaculées, je pose des petites questions avant de tomber endormi. Il me demande si j'ai aimé le carnaval, la samba... Après trente minutes de route, on s'engage enfin dans une petite voie bordée de bambous tout vert qui se rejoignent et forment un arc complet au-dessus de nos têtes. Cette route débouche sur l'aéroport. De toute beauté. À mon arrivée, j'avais pris une photo. Souvenir envolé avec le vol de ma caméra. «C'est la littérature qui veut cela», me dira plus tard Claudio pour me consoler.

Henri et moi, nous nous quittons comme des frères. J'ai tenté de me reprendre pour son attente avec un bon pourboire.

À 6h00 le lendemain matin, on débarque à l'aéroport Liberty de Newark qui se situe à une petite bouchée de la grosse pomme. Je regretterai très vite la gentillesse que j'ai vue partout à Bahia. Ici, il y a du monde, c'est mal foutu, pas d'indication, c'est gros... On m'avait dit à Bahia que que mes bagages suivraient jusqu'à Montréal. Par prudence, après les douanes, je vérifie et tiens, je vois circuler mon sac-à-dos qui me fait un clin d'oeil! Alors, je m'informe si c'est o.k de l'expédier ici. On me dit non, pas sûr, finalement oui. J'ai peu de temps pour le reste. Un tarla de préposé impatient dans un anglais à coucher aux Indes ne voit pas dans mes papiers mon billet de transfert. Je suis confondu et tanné. Pas assez alerte pour insister et comprendre la situation. Il m'envoit faire la queue interminable pour un «check in» dans une ligne du Canada qui est aussi celle du Costa Rica et du Saint-Tarbarnac. J'arrive esseulé au comptoir à 8h00! Trop tard, l'avion part dans dix minutes! Tu est en SDY, mon cocô. Pis mes bagages???

Là, j'ai fain, j'ai soif, j'ai surtout envie de «coco». Je ne vois rien de resto à vue. Je m'informe. Une belle grosse fille en pantalon stretché brun m'indique que je dois traverser de l'autre côté de la zone de sécurité. Or, il y a un monde fou. Oui d'accord. Mais j'insiste, pour tout de suite, est-ce qu'il y a un resto quelque part? Là, elle se choque. «I h'told you... » Wow! que je réplique. Don't worry! We're in New-York city! Pourquoi j'ai répondu ça? Je l'ignore. Mais ça ma fait du bien. Et ça eu l'air de la surprendre. Mon accent, sans doute.

J'ai compris que la belle grosse fille avait raison. Mieux vaut traverser tout de suite la sécurité, se déchausser et tout, même si le prochain vol vers Montréal est dans trois heures fatigantes.

Après cela, je crois avoir marché un demi-mille avant d'apercevoir Men-Hombres. J'avais hâte de me mettre à l'ombre. Mais un ruban jaune style «urgence, ne pas traverser» bloque l'entrée. Je me passe la tête et demande au monsieur qui passe la moppe s'il en a pour longtemps. Il ne m'envoie pas chier, mais je comprends que ne n'est pas à cet endroit que ça va se faire. Je rebrousse chemin et trouve plus prudent de m'engager dans l'aile où se trouve mon «port», le 113-C. Je profite d'un tapis roulant. À mi-chemin, je vois une autre toilette. Sans aucun préavis! Je reviens donc sur mes pas. Même ruban jaune que tantôt! Je passe ma tête dans l'entrée et je baragouine à cet autre monsieur qui passe la moppe que c'est pour une emergency. Ça ne l'a pas fait vibrer trop trop. Il me dit d'aller ailleurs.

Cet aéroport ressemble à une salle d'urgence. Attention, c'est très bien organisé! Mais on aurait de grosses leçons à prendre de la gentillesse des gens de Bahia.

J'ai fini par m'asseoir dans un resto. Nous changions de divinité. Pas une trace de joueurs de football, mais sur les murs, de grandes photos noir et blanc de joueurs des Red Sox et des Yankees. Le Nord-Américain voyait arriver avec plaisir sous son nez deux oeufs tournés «smooth», du bacon, des vraies toast et un pichet (mon Dieu!) de café bien passable avec de la crème!

Le STY m'a tenu sur le stress jusqu'à la dernière minute. Mais j'ai eu mon go. J'avais pu rejoindre Carol au téléphone à 7h30 pour l'informer de mon retard.

Oui, j'ai atterri hier dans la neige, lumière bleutée de mon pays.

À Dorval-PET, mes bagages n'avaient pas envie de me faire un clin d'oeil. Avaient mal au coeur. Ils tournaient sur le chariot depuis quatre heures!

Tout va bien. On sa. On sa.

Sur la rue Sherbrooke, je suis tombé face-à-face avec une pancarte électorale du P.Q. Tout va bien?

Par la fenêtre je vois encore le silence et une petite montagne échancrée qui s'est amoncelée sur la corniche.

Par la fenêtre de mes oreilles, il y a Vinicius qui gratte et chante en ce moment Tristeza. Les Brésiliens sont comme cela : ils disent la peine avec le sourire. Ils ne disent pas toujours ce qu'ils pensent directement.

Et moi, je dis mon bonheur avec des larmes dans les yeux.

La fatigue, sans doute.

2 commentaires:

Onassis a dit...

Ça me rappelle une mésaventure à l'aéroport de Casablanca. Un ami et moi avions bu trois bouteilles de vin en route. Avec ma vessie plus qu'active n'en pouvait plus. Je l'ai fait sur le gazon devant un militaire qui voulait me sauter dessus. Mais je suis un grossier personnage :)...

Bon retour Jack. Tout est correct. Charest traite Dumont de séparatiste refoulé, Dumont surfe sur les ARs, Boisclair promet une pléthore de réferundums juqu'au oui....Tout est correct.

Jack a dit...

Merci Onassis. Rien de mieux qu'une bonne tempête pour se réhabituer. Quant aux petites trempettes et jambettes et tapettes politiques, j!intuitionne que le Québec vire encore plus à drette. Temps précieux de perdu. Mais la récupération me rends sans doute défaitiste.