26 janvier 2008

Carnets pelés 17 - Étui de la Nouvelle-Angleterre


À matin, je me déplie. Il va faire beau!

Le baseball et la température sont les prières matinales de cette République.

Sur les trottoirs, au camping, tout un chacun se dit démocratiquement bonjour.

La radio crache les aubaines dans les haut-parleurs de la miniplaza.

Je me pogne un muffin et un café faiblard. Le Boston Globe. Je m’installe dans le bout des grosses roches.

Des petits couples se pincent déjà les orteils sur la plage.

Pourquoi suis-je si méchant par en dedans? Je devrais être léger comme un ballon.

Je leur dis dans ma langue, dans ma tête : « Stérilité à l'état pur avec des langoustines sucrées à mort!»

Je deviens obèse de la cervelle par mimétisme, ma foi. Je dis de gros mots.

Non. Je les garde pour plus tard.

Le soleil va trouer ma peau aujourd’hui. Faut que je me graisse. Faut que je marche en ville avant midi. Que je bifurque.

Je tombe sur un Books store d'occasion déjà ouvert.

Je vais perdre deux heures entouré d’inégalités littéraires.

Fourre-tout extraordinaire dans la poussière de la jeunesse de ce pays : Dewey, Thoreau, Louisa May Alcott, recueil d’articles de John F. Kennedy au temps où il était journaliste. Griffes jaunies, pages racornies, vieux bazous chargés de lettres serrées venues du pays des imprimeries de jadis avec de solides reliures rouges, vertes, noires ou grises....

Gravures noir et blanc, cartes postales en liasse, détournées de leur trajectoire avec des fragments manuscrits de messages intimes et banals :

« Bismark, North Dakota, April 20th, 1937. Dear Doris, Everything goes well. Very pleasant trip! Would you beleive it? Grand’Ma fall in love with Theodore Roosevelt! Yesterday, I ate to much Knoephla soup! Love you!...»

Vieilles barques gelées raides, brochées dans la nuit noire d'encre.

Jolies pourritures. Jolie Jacqueline Bouvier.

La révolution servie dans de pseudo-assiettes coloniales.

Au grenier, pêle-mêle, on trouve des caisses et des caisses de Playboy défraîchis. Des Palyboy de « secondes mains », pfff! Mais ce sont les articles qui importent, bien sûr, pas la peau sur papier glacé des filles nues plus ou moins, avec d’anciennes peignures!

Un type maigre, début trentaine, cheveux foncés, léger veston gris ouvert, assez brouillon, focalise à deux mains dans ces archives en dentelles rouges et talons hauts.

Je n'aime pas revenir bredouille de la pêche aux bouquins, mais ça sent affreusement le homard et la friture dans cette boîte de melting pot et j’ai juste le goût de crisser mon camp.

Dehors, j’ai la peau qui dessaoule en retournant vers la plage.


Photo auteur inconnu (Web). Wells.

La mer étrangle les chevilles au passage! Nous sommes pourtant en juillet, Atlantique!

Les dunes sont en reconstruction. C’est bien tentant cette neige d’été interdite aux marcheurs.

Tout à coup survient un térébrant désir sous le soleil de taon.

J’aurais dû prendre The Torrents of Spring de Hemingway, « A romantic novel in honor of the passing of a great race.»

Je pense souvent à lui, sacré taureau, pourquoi donc?

Pour dire la résistance de la matière à l'esprit.

Pour ajouter un peu d'orgueil à ma vie?

Littérature!

Ce n'est pas Key West ici, ni La Havane!

Il faudrait aborder l'île aux grosses roches de Yourcenar. Défaire ses tresses élégantes.

Ou bien, dépassé Boston, aller par les tavernes des Francos de Manchester à Lowell. Comprendre l’odeur de tonne de Jack Kerouac.

Je reviens à mes écumes de moutons qui glougloutent à travers la crête des vagues.

Sur les banquettes du petit paradis des sables, le soleil devient de plus en plus marteau. Quelques jolies Zaméricaines se font rôtir les cuisses. Elles se grattent le dos, grimacent, rient fort, grignotent...

Tignasses blondes sur vieux fond de manigance. Joues teintées de fard. Jupette blanche plissée.

Croustille en bouche, il y en a une... hum! Des seins qui se dévouent.

Hey! Hey pretty woman!

J’suis en vacances! I'm vacancy!



Photo coll. J. Desmarais.

3 commentaires:

carOlinade a dit...

Y date de quand ce beau carnet-là ? "Je vais perdre deux heures entouré d’inégalités littéraires" dis, tu as vraiment perdu deux heures ? ;) Moi perso, je me prive parfois de rentrer dans une librairie car j'ai du mal à en sortir... j'ai le bassin qui frétille quand je suis dans ces endroits-là. Le bassin qui frétille et les yeux en orbite autour des rayons et qui cherchent the secret pouahahahhaha

jack a dit...

Le fond doit bien remonter aux alentours de 1987! Le dilemme du personnage de l'histoire : être dehors au soleil à la mer ou bien s'enfermer dans un capharnaüm à l'air sec pour chercher une soi-disant perle rare (comme tu dis, le secret) dans le fouillis d'un brocanteur de livres. Une librairie, j'avoue, c'est autre chose. Ça te fait frétiller le bassin? Wow! J'veux aller bouquiner avec toi...

carOlinade a dit...

hihihi houoahahaha !!! go ! prochain rendez-vous, toi et moi... à la librairie, c'est noté. Le fun qu'on va avoir Jack ! T'as pas idée ahahahha et même chez le brocanteur, je m'excite car les secrets sont mieux gardés, plus enfouis, plus ... porteurs de vie, vu que chaque livre a une histoire bien remplie au-delà de l'histoire même de l'auteur, de l'impression machin-machin. Mais pour en revenir à ton dilemme, je me sens soudainement moins seule dans ma névrose. Souvent, j'ai ce genre de dilemme. La peur de manquer qqchose à qq part. eh bâtard de misère de saint-crème de flanc de boeuf !