20 septembre 2006

Partance


Illustration : Jean-Pierre Guay, Partent les outardes, galerie Michel-Ange.

Il est 19h24. La fenêtre est ouverte et c'est cru-humide. Une ligne bleue transperce la bise qui soulève le store et siffle un peu par moment. Pour une part, les outardes, c'est connu, ont le sang chaud. Dès que le vent froid arrive, elles appareillent! Or, j'ai entendu tantôt les petites charrues passer dans le ciel. Alors, cette journée doit être marquée à la craie blanche. Le temps tourne.

Oies sauvages au-dessus de la ville faisant le v des voyageurs. C'est donc l'heure. J'ai froid aux pieds. Je me suis fais un thé. À chacun sa destination.

Dans l'«about me» de ce carnet, je raconte que j'ai deux filles. La plus jeune, Noémie, a sans doute de l'outarderie en elle. En tous cas, on s'est dit au revoir hier. Elle quitte pour la première fois le nid familial. Elle espère dénicher une job comme monitrice de planche à neige dans l'Ouest canadien. Bon. Les filles ont pleuré un peu. Le temps tourne. Partir, c'est mourir un peu. Rester? Avec les vieux tapis qui s'usent?

Mais laisser la vie se baigner dans le chant de gorge des oies qui zèbrent nos tympans surpris. Laisser ses enfants grandir... La destinée, la rose au bois. Personne n'échappe à son «devenir soi». Le père Aragon disait comme une réjouissance : «C'est de la mort que renaît toute chose.»

P.S. Noémie a demandé quelques petits services de dernière minute dont un document par courriel qu'elle avait oublié. Ce qui m'a valu un ultime au revoir :
« Salut papa ! Tout est génial, merci beaucoup !! Je vous redonne des nouvelles très bientôt !! Noé xxxx»



7 commentaires:

Onassis a dit...

Les enfants qui partent. C'est moi ça. Chaque année. Chaque deux années. Ah que la vie est dure. Ah que la vie est belle.

Jack a dit...

Petit tannant, va.

Carolinade a dit...

Ouf! Beau. Touchant. Je n'ai pas d'enfants mais j'arrive très bien à m'imaginer la situation. D'un côté je voudrais que mes enfants partent, de l'autre, j'en aurais le coeur baigné de chagrin. Et pourtant, vient un temps où il faut se détacher de nos enfants/parents. C'est la vie, c'est la nature. Comme les outardes qui par nature migrent.

Mourir pour renaître mieux... partir pour grandir. Laisser libre ceux qu'on aime. Même si tu sais tout ça, ça n'empêche pas les émotions au moment du départ n'est-ce pas?!

Bon succès et plaisirs à ta fille.
Merci pour cette magnifique envolée d'outardes.

Jack a dit...

Carolinade, comme tu dis, c'est la nature. Et tout ça se fait naturellement. J'ai quitté à 17 ans la maison et j'avais-tu hâte! À l'âge de Noémie, je suis parti une année en Louisiane et c'est devenu une année charnière dans ma vie. Les enfants, veut, veut pas, ressemblent «terriblement» à leurs parents! Alors, on a apprivoisé ce départ, y compris le fait qu'il y a interruption des études, valeur cardinale dans cette famille. Je n'ai aucune crainte pour l'avenir de Noé. Mais «sitôt voit-on ses enfants naître qu'il faut déjà les embrasser...» (Ferrat). C'est cette petite mort au ralenti qui donne un peu le blues. Mon ambition serait d'arriver à faire mien ce sage point de vue d'Épicure qui ne craignait pas la mort, car la mort n'est pas devant nous comme on le croit généralement, elle est derrière nous. Elle est cette vie que nous vivons à rebours, pour ainsi dire. Merci de passer me lire et de laisser des mots qui me font étirer la jonglerie...

Carolinade a dit...

Jack... hum... j'aime ce partage où j'apprends que Noémie semble effectivement te ressembler. Tu serais bien mal placé donc, pour la rentenir à la maison plus longtemps ahahah.
Je trouve ça beau et riche que cette fougue et ce désir d'aventure qui dans ta famille est bien vivant. Et je ne suis pas étonnée que la Lousiane à 17 ans ait été pour toi "charnière"... et puis là, ta fille, dans l'Ouest canadien. wow! Inspirant!

Ta citation de Ferrat me fait penser à une réflexion de Bobin que voici: "tu n'as plus à mourir. Mourir est derrière toi. Tu vivras donc sans fin(...) Une vérité plus haute que la vie sur Terre."
En fait, de mémoire, je crois qu'il écrivait cela à sa défunte amie.

Voilà... je te relance les balles... attention, elles viennent de partout, de toutes les couleurs!!! C'est l'heure de la jonglerie sur un mince fil de soie. La jonglerie fragile et solide à la fois, la jonglerie sur, bien sûr, le fil de la vie.
Bon week-end.

Jack a dit...

Carolinage, faisant suite, je ne suis pas habitué à parler en ces termes. Il se peut que je m'effarouche moi-même et que je bafouille. Je me mouillerai ainsi. Bobin que tu cites et que j'ai lu un peu avec grand plaisir, il a de ces phrases... Je suis très sensible à ce travail d'écrivain qui s'expose, on dirait, comme un passeur regardant ici mais avec un pied dans un ailleurs encore plus humain. Ce n'est jamais aussi loin que l'on pense, pas de profondeurs insondables et inutiles, disent les grands, dans la mesure où l'on ne se cantonne pas au niveau physique (la vie sur terre, dit Bobin, ou bien le physico-biologico-historico-psycologico-social). Nietzsche disait : méfie- toi des profondeurs, la vie se passe à la surface. D'accord. Mais se donner la légèreté de s'ouvrir à la «surprenance» comme dit Jean-François Malherbe, d'aimer les arcs-en-ciel et avant, la pluie des balles qui viennent de partout, cette profusion de la vie qui devient et nous fait flotter, peut-être effectivement nous accordera-t-elle la licence de raconter des histoires, pour reprendre Beckett, bien au-delà de la vie sur terre. Alors, notre dernier mot ne sera pas la mort. Quelque chose comme des signes. Des signes de ponctuation peut-être. Avec des silences pour que reprennent à l'infini d'autres respirs...

Carolinade a dit...

Très joli que ce bafouillage pas du tout effarouchant. Ton regard sur la vie inspire mes respirs à l'infini...