09 octobre 2006

Carnets pelés 6 - Noiraud broie les mots


Ce Noiraud est bien pensif? Que va-t-il nous griffonner?


Il écrit de la patte gauche, faudrait élaguer.

Est-ce que c'est plus lisible ici?


Pas l'diable, mon minou...

Rien à faire, il roupille à présent sur ses livres. Il ne donnera plus rien d'autre que du bonheur tranquille. Il est couché sur un article qui parle de Wittgenstein. Il est au chaud. Dans une espèce de forme de vie sans investigation.



Et pourtant, son petit texte sent le farouche. Je me suis permis de le lire pendant son absence. Pendant qu'il rêvait de liberté.




Béthanie, 8 octobre 2006

(Le chat s'est trompé de quantième, on devrait lire le 9 octobre. Je le sais parce le 8 octobre, la veille, il a bu du lait comme un halluciné. Son maître, un taré, ne lui en donne jamais. Ce lait-là l'a indisposé! Il n'a pas écrit un seul mi-howl de la journée!)

Chants de mars

(Tu parles d'un titre pour un texte au mois d'octobre!)

(Bon, je recommence.)

Béthanie, 8 octobre 2006

Chants de mars

Je suis né ici un peu dans le flou
à Saint-l'Enfant-Jésus-d'Ely

J'ai barouché toutes les nuits,
depuis

Or, la meule du temps a flanché*
Je ne sais plus où vont me conduire mes moustaches

Et voici que ma montre
sonne midi

Cela me fait craindre
ma dernière heure, ma dernière souris

Pourtant, je suis bien né ici
dans les bras de l'Enfant

Des feuilles de fraisier
collées sous les pattes
le prouvent

J'ai les tatous complets de la forêt
incrustés dans le vert fauve de mes yeux en série

J'ai barouché toutes les nuits avec la faune crachante
qui feule en moi

J'ai couraillé sous la pluie parfois
comme un matou qui siffle plus haut que l'envie,

comme ces chants qui vrillent parmi les cèdres
dans les marécages mordorés, luisants et froids

comme la pointe d'une étoile qui dégringole du ciel
par pure folie!

J'ai aimé
J'ai tué

On m'a chassé, craqué jusqu'à l'os
On m'a volé ma hache, mes raquettes
trois vies déjà

La lune échancrée est comme de l'huile sur mon cou

Et ma besace tambourine encore!
Et ce soir, je serai fidèle au rendez-vous

Je guetterai la perdrix aux cheveux roux
mon amour

J'ai tant barouché par les fossés maudits
et les carnavals de pleines gueules

Mais voilà que je crains par instinct
ma dernière fuite d'air,
ma dernière rigole

La meule du temps aiguise
les grandes dents jaunes des jours et des plaines,
ces couteaux tirés vers ma tête
avec des manches et des crosses décidés
à crever le sac, la panse, le printemps
mon coin de paille au soleil

Et mon petit herbier gris fout le camp

Je deviens comme un semblant de mulot aveugle et doux

Je suis né dans le flou par un soir venteux...
comme on passe par le chas d'une aiguille

Je crains ma dernière heure de tas de poussière
pour le petit feu dans un tas de branches,
car elle me précède comme une piste laissée sur le sol humide,
flairée, mordue avant que mon ombre ne déguerpisse!

Je crains le piège de fils
que je confectionne avec mes doigts

J'ai pourtant de belles feuilles de fraisiers
collées sous mes feutres,
ramassées dans le sous-bois

À Saint-l'Enfant-Jésus-d'Ely

Ces trophées montrent bien
qu'avant que je me couche
je suis passé
par là.

(* Noiraud a écrit « La meule du temps a tourné ». J'aime mieux « flanché », c'est moins ronronnant).

15 commentaires:

Carolinade a dit...

carnet pelé bon à croquer comme le sucré des feuilles de fraisier collé sous les coussinet du matou.
Entre la légèreté et la profondeur... il y a ton univers qui gambade de façon magnifique sur mon coeur.

comme ils sont beaux tes écrits. Comme ils sont toi;)

Onassis a dit...

Carolinade a tout dit. Je rajouterai que j'aimerais être aussi doué que le Noiraud. Grr, je veux être Noiraud,je veux être Noiraud...

Jack a dit...

La beauté, la réalité, c'est notre regard qui les compose, disent les Paul Watzlawick et cie. Alors, merci de regarder par ici. Mais, chère Karo, pas besoin de prêter serment au constructivisme pour apprécier les paroles de battement de coeur que tu me laisses et qui ajoutent de la vie. Il n'y en a jamais trop! Merci!

Et toi qui sais retourner sur ses pattes bien des chats de ta composition, je prends des cours chez vous, le sais-tu Onassis?

Onassis a dit...

Jack, je vais oser : menteur ! (sourires)

Jack a dit...

Sceptique! On en apprend toujours de quelqu'un qui a une voix personnelle. Les musiciens s'échangent entre eux leurs «passes». Pourquoi en serait-il autrement en écriture, hein? Tu vois, j'ai pris trois phrases jusqu'ici pour te répondre! Or à mes yeux, la brièveté et le rythme de tes phrases sont de grandes qualités. Je te l'ai déjà dit d'ailleurs.

Onassis a dit...

Merci Jacques. Le scepticisme mène à l'amélioration. Une phrase qui n'a aucun sens. Mais qui prend toute sa mesure. Car la franchise et l'amitié l'enveloppent et la bercent.

Continue à nous écrire tes beaux textes. Ça m'inspire aussi.

Nina Louve a dit...

OUui. Quel bonheur que cet échange entre Jack et Onnassis, je jubile !! Vlan Onassis. (rires, pas juste sourires, bons vrais rires)

Jack,
"J'ai les tatous complets de la forêt
incrustés dans le vert fauve de mes yeux en série"

Et toute votre longue prose poétique me reste en tête. Comme un rythme de marche sur des feuilles mouillées, comme la caresse qui provoque le ronronnement. J'adore les chats. Ils ne trahissent pas et manifestent leur affection seulement si c'est senti. Si Onassis devient Noiraud moi, je choisi d'être l'enfant qui accueille sa naissance.

Jack a dit...

«je choisi d'être l'enfant qui accueille sa naissance»

Louve, fille de miacis et de la toundra, sensible aux ultra-sons, à travers cette nuit qui défile en train, tes yeux phosphorescents détectent le passage. Pas un passage secret. Ni un passage à niveau. Ni un passage étroit qu'on baptiserait Québec. Mais un passage d'une vie à l'autre comme une petite bille qui franchit la ligne. Comme une clé qu'on échappe. Pour jouer la bille. Pour cogner le natal. Pour devenir soi, effectivement. Pour marcher sur les feuilles comme marchent les animaux. Pour sortir de la forclusion.

S'agit-il seulement de naître pour ne pas mourir?

Nina Louve a dit...

Puisque l'on naît à chaque émerveillement, à chaque fois que la gratitude déplace en douce l'orgueil ou la possible amertume. Naître encore, pour cogner le vital.

Me volà contente, enrichie !Jai une image dans mon bagage . Merci pour: forclusion; mais miacis (?), je ne l'ai pas trouvé.

Jack a dit...

Miacis, l'ancêtre du loup.

Nina Louve a dit...

Wow ! C'est un beau cadeau. Je le prend dans ma tête. Merci. Est-il nouveau pour vous aussi ? Sinon, vous souvenez-vous où et quand vous avez appris ce joli mot...

Jack a dit...

Bon, avec Miacis, il faut remonter loin dans le temps, bien avant Stephen Harper et même Charles Darwin, au temps où le nombre de dents dans la gueule des bêtes n'avait pas encore fixé les rendez-vous avec plus petits que soi. Mais comme je suis nul pour raconter l'histoire du Nil et de la chaîne alimentaire, citons abondamment l'encyclopédie populaire dite Wiki:

«Il y a environ 55 millions d’années est apparu un mammifère avec des dents en partie conçues pour découper la viande, les carnassières. Au cours des 10 millions d’années qui suivirent, ces créatures se sont développées en grand nombre et sous des formes différentes. Une de ces espèces, appelée Miacis, ressemblait aux chiens d’aujourd’hui. L’espèce Miacis fait partie de la famille Miacidae, de laquelle sont issues toutes les familles actuelles de carnivores : les chiens, les chats, les ours, les belettes, les ratons laveurs, civettes et hyènes.

Il y a trente à quarante millions d’années, l’espèce Miacis donna naissance à deux types de mammifères que l’on peut rattacher, grâce à deux séries de fossiles, au chien et à l’ours. L’ancêtre du chien, le Cynodictis, avait le même nombre de dents que le loup. Il était plus petit que ce dernier, mais son corps était long et flexible comme celui d’une belette ; ses pattes étaient d’une taille moyenne. Les 15 millions d’années qui suivirent virent le développement de la famille des ratons laveurs qui se démarqua pour continuer son évolution séparément.

Par la suite, il y a entre 15 et 30 millions d’années, la tendance s’accentua pour donner les caractéristiques du loup contemporain, du Cynodictis en passant par le Cynodesmus et le Tomarctus. La partie supérieure de la patte s’allongea, ainsi que les pattes qui devinrent plus compactes, l’empreinte intérieure devint plus atrophiée sur la patte arrière et plus réduite sur la patte avant ; la queue se raccourcit, et toutes ces proportions commencèrent à se rapprocher de celles des loups et des renards.

Le loup et le renard sont tous deux issus du Tomarctus et commencèrent à se développer séparément il y a environ 15 millions d’années.»

C'est bien pour dire, nous sommes tous parents!

http://fr.wikipedia.org/wiki/Loup

Nina Louve a dit...

Merci beaucoup Jack.
Ce qui m'intriguais est -quand- dans votre vie l'avez appris. Vous souvenez-vous de ce jour.

Jack a dit...

Oui. Très bien. C'était il y une semaine.

Carolinade a dit...

poauahahahahha trop génial que ce dialogue en sourdine des coussinets du chat. une montée intense où nous apprenons qui est Miacis et qui se termine par un simple et direct: Oui. Très bien. C'était il y une semaine.

Savoureux!