14 novembre 2016

Les affres de Marine Prison

Je reprends. Une correspondante me parle de « célébration du réel au-dessus des affres ». Je vote pour ça. Mais, les affres! Il y a longtemps que je n'avais pas lu ce mot soutenu qui viendrait de la langue d'oc, mais c'est touffu et chassé-croisé jusqu'aux racines wisigothes. En tout cas, ça sonne et ça goûte, me semble-t-il, bien plus noir que ses dérivés : affreux, affreusement. Âcre, amer, horrible; transe d'épouvante; effroi, angoisse, dénuement, punition, rejet, cachot; regard interdit, espèce de sans dessin, qui te momifie en statue de sel comme la femme de Loth dont on ne sait pas le nom et qui a sans doute beaucoup pleuré. Sauf quelques exceptions en poésie, le mot ne s'utilise plus guère qu’au pluriel depuis le 17e siècle. Un malheur n’arrive jamais seul. Les affres de la maladie, de la faim, du doute, du désespoir. Les affres du monde. Les affres de l'amour. En tout cas.

Voilà qu'en douce France, Marine Le Pen ne perd pas une seconde. Suivant mot à mot son champion démagogue étatsunien, elle vient de déclarer dans une assemblée que l'objectif de son parti est de redonner à la France sa grandeur!

Les affres de l'obscénité.

13 novembre 2016

Le zimzum de Leonard Cohen


Zimzum. Twister les mots s'il le fallait. Cohen (koen, prêtre) de sources vives, sachant que ce n'est pas lui qui mène le show. Cet enfant d'errance parmi nous, comment pourrait-on se l'arracher alors qu'il fait beau à Berlin?
Ici, je veux placer à deux mains les mots puits de lumière
le beau texte profond d'Alexandra Pleshoyano (2010).
"Leonard Cohen n’a pas décidé de devenir poète, mais l’écriture de la poésie s’est imposée à lui comme un verdict (Johnson 1992, 64). Deux événements déclencheurs peuvent être retracés : d’abord la mort de son père lorsqu’il n’avait que neuf ans, puis la découverte, à l’âge de quinze ans, du poète espagnol Federico García Lorca en 1949."
La poésie lyrique de Leonard Cohen : lieu d’un déploiement de la mystique juive, article de Alexandra Pleshoyano paru dans la revue Théologiques (2010), disponible en libre accès sur Érudit:http://www.erudit.org/revue/theologi/2010/…/n2/1007485ar.pdf

12 novembre 2016

Le jeune Cohen et le murmure des langues


Loin de la poésie cramoisie chenille, il en faut des passeurs qui vous tirent par la manche. Mon capitaine en ces parages fut le poète et journaliste en-allé Michael Thomas Gurrie qui tenait bien haut dans son coeur Dylan, mais je dirais surtout Cohen pour la fierté toute irlandaise de mon ami. Un bon jour de drambuie, Mike me fit cadeau de son exemplaire de Let Us Compare Mythologies, le premier recueil de Cohen d'abord publié en 1956, repris ici en 1966 par l'éditeur torontois McClelland and Stewart. À la page 62, on y trouve le poème "Les vieux" qui déjà fait écho à toutes les langues de Montréal. 

« Northeastern Lunch

         with rotting noses and tweed caps,
huddling in thick coats
and mumbling confidential songs
to ancient friends -
        the public men of Montreal [...] »



Photo Jacques Desmarais.



Cohen & Garneau


À la radio ce soir, hommage. La voix magnifique et ricaneuse de Michel Garneau au travers... Il y a des lunes. Ça vous recrache sur la table pourquoi l'on s'ennuie de celui qu'on suivait pour se «revendredire». Je paierais cher, en effet, réserverais tous mes vendredis soir pour imaginer à nouveau dans la subtile traversée des ondes comment on brasse ça au juste, quasiment pour rien, des étoiles. Récitant son ami Cohen, un pan de ciel à lui tout seul, il y a bien plus que la voix de Garneau. Il y a la connaissance fine du dedans des poèmes traduits, la mesure précise de la mélopée qui traîne jusqu'au Livre de l'Ecclésiaste. Il y aussi l'explication dans la poussière relaxée de l'ego de ce « focus » importé simplement par le nez que certains appellent zen :
on est souffle
on est dans le vent
Et passe la rumeur du trafic
En cet instant couvert de revanches, j'ajouterais :
on n'est pas des anges,
mais je peux enfin citer Garneau,
ce qui revient au même :
« la mort est inévitable
la grandeur prend bien du courage »

Titres
« J'ai porté le titre de Poète
et peut-être l'ai-je été
un certain temps
Le titre de Chanteur aussi
m'a été généreusement accordé
même si je pouvais à peine
chanter juste
Pendant plusieurs années
j'ai passé pour Moine
je me rasais la tête et portais
   le costume
et me levais très tôt
Je détestais tout le monde
mais savais jouer la générosité
et je ne me suis jamais fait
   prendre
Ma réputation
d'Homme à Femmes était une
   farce
Elle m'a fait amèrement rire
par ces dix mille nuits
que l'ai passées seul
De la fenêtre du troisième étage
devant le parc du Portugal
j'ai regardé la neige
tomber toute la journée
Comme d'habitude
il y a personne ici
il n'y a jamais personne
Miséricordieusement
la conversation intérieure
est annulée
par le bruit blanc de l'hiver
" Je ne suis ni pensée, Intellect,
ni voix silencieuse du dedans..."
est annulée aussi
et maintenant Bon lecteur Bonne
   Lectrice
au nom de quoi
au nom de qui
viens-tu
perdre ton temps avec moi
dans ce royaume luxueux
et dépérissant
de l'intimité qui n'a pas de but ? »
— Leonard Cohen, Livre du constant désir, traduction de Michel Garneau, L'Hexagone, 2007, p. 167.

10 novembre 2016

Leonard Cohen


C'est fini
« C'est fini
je ne pars plus à ta recherche
je m'en vais m'étendre pour une demi-heure
C'est fini
je ne m'en vais pas faire minette
à ton souvenir
je ne mettrai plus ma face dedans
je m'en vais bâiller
je m'en vais m'étirer
je m'en vais me mettre une aiguille à tricoter
dans le nez
et me sortir le cerveau de la tête
je ne veux pas t'aimer
pour le reste de ma vie
je veux que ta peau
tombe de ma peau
je veux que mon étau
me libère de ton étau
je ne veux pas vivre
avec cette langue qui pend
et une autre chanson cochonne
à la place
de mon bâton de baseball
C'est fini
je m'en vais dormir maintenant chérie
N'essaye pas de m'en empêcher
je m'en vais dormir
j'aurai un visage lisse
et je m'en vais baver
je serai endormi
que tu m'aimes ou pas
C'est fini
le Nouvel Ordre Mondial
des rides et de la mauvaise haleine
Ça ne sera plus
comme c'était avant
que je te mange
les yeux fermés
espérant que tu te lèves pas
et t'en ailles
Ça va être autre chose
Quelque chose de pire
Quelque chose de plus niaiseux
Quelque chose comme ceci
mais en plus court »
— Leonard Cohen, Livre du constant désir, trad. de Michel Garneau, L'Hexagone, 2007, p. 36-37.

05 novembre 2016

Cinéma québécois : Alanis Obomsawin remporte le prix Albert-Tessier 2016


Noticias
" L'ONF tient à féliciter chaleureusement Alanis Obomsawin, grande documentariste qui vient de remporter le prix Albert-Tessier 2016, la plus haute distinction cinématographique québécoise, pour l'ensemble de sa carrière! Bravo!
En plus de vous inviter à la projection de We Can't Make The Same Mistake Twice aux RIDM, on vous propose également cette liste de lecture, qui inclut des oeuvres marquantes réalisées par la réalisatrice au sein de l'ONF dans les 40 dernières années, faisant partie d'un parcours artistique engagé, rigoureux, et nécessaire. "
Félicitations!


03 novembre 2016

Edward Snowden en téléconférence à l'Université McGill

Le fait que des journalistes québécois ont été épiés par la police, possiblement dans certains cas pour des motifs politiques, n'est pas passé inaperçu dans le radar du célèbre lanceur d'alerte Snowden, coincé en Russie depuis des lunes. En téléconférence à McGill plus tôt cette semaine, il a répété ses inquiétudes devant l'ampleur et la facilité avec laquelle l'espionnage de masse est actuellement conduit par les gouvernements occidentaux. La vie privée des personnes est totalement et systématiquement à la merci des pouvoirs, et ce, dans le secret et dans bien des cas, dans l'illégalité. 

Sara L. Champagne, Snowden secoue le meilleur des mondes, Le Devoir, 3 novembre 2016.


Cf. aussi la vidéo de la conférence captée en continue à l'amphithéâtre de McGill.




01 novembre 2016

Apprendre à compter sur nos droits

J'ai relu avec joie et grand intérêt ce texte manifeste, des plus inspirant, de M. Yvon Rivard paru dans Le Devoir l'an dernier. L'altitude du regard, la richesse du coeur, l'enseignement essentiel et urgent pour prendre soin des plus jeunes, il y a dans ces lignes beaucoup de munitions pour renverser l'austérité de nos chers comptables à gogo en cette époque de l'économisme mur à mur.
***

Yvon Rivard - Écrivain et «prof contre l’austérité|Apprendre à compter autrement, Le Devoir, 31 octobre 2015.



« Nous ne sommes pas des comptables »

– Saint-Denys Garneau

Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement, nous croyons que ce qui ne se compte pas est ce qui compte le plus.
 
Nous croyons qu’il vaut mieux investir dans l’éducation que dans les jeux, dans une génération d’élèves plutôt que dans une équipe de hockey professionnel, dans la formation générale d’êtres humains responsables d’eux-mêmes et de la communauté plutôt que dans la formation d’une main-d’oeuvre soumise aux caprices du marché, car la seule dette que nous ne pourrons rembourser est un déficit de pensée et de conscience.
 
Nous croyons que l’école, du primaire à l’université, n’appartient ni à l’État, ni à l’industrie, ni aux administrateurs, ni aux parents, que c’est avant tout un lieu d’échanges entre professeurs et élèves, les professeurs enseignant aux élèves ce qu’ils ont appris des siècles précédents, les élèves obligeant les professeurs à se tourner vers l’avenir, et non un laboratoire où les professeurs feraient de la recherche en oubliant d’enseigner, ou un atelier où les élèves acquerraient des compétences en oubliant d’apprendre.
 
Appartenir à la terre
 
Nous croyons qu’on ne peut liquider le passé sans en payer le prix, que l’avenir et ce pays, que l’avenir de ce pays, passent par la reconnaissance des cultures autochtone et paysanne dont nous sommes issus et que nous avons voulu éliminer, car elles détiennent les secrets de notre survie, à savoir que la terre ne nous appartient pas mais que nous appartenons à la terre, que nul ne peut se sauver seul, le tout n’étant jamais la somme des parties mais la relation vivante et harmonieuse entre celles-ci.
 
Nous croyons qu’une ressource qui n’est pas exploitée n’est pas perdue, qu’une rivière qui n’est pas détournée d’elle-même coulera plus librement dans notre regard, qu’un sol qui n’est pas miné nous portera plus sûrement, qu’une forêt qui n’est pas pillée nous fournira plus longtemps en bois et en rêves.
 
Nous croyons que le travail productif, quantifiable, monnayable sera de plus en plus rare, qu’il faudra donc reconnaître et développer toute autre forme de travail qui consiste à créer de la vie et à en prendre soin.
 
Nous croyons que tous les laissés-pour-compte, tous ceux et celles que les lois du marché, l’histoire des peuples ou l’héritage familial ont relégués dans la marge, ont droit au respect et à des conditions de vie qui leur permettent de contribuer à l’oeuvre commune, ne serait-ce qu’en prenant soin d’eux-mêmes et de leurs semblables.
 
Nous croyons que la santé est un bien public, que dans une société malade nul ne peut se croire à l’abri de l’isolement qui, tôt ou tard, affecte le corps et l’esprit.
 
Nous croyons que la culture de consommation et du profit est l’asservissement (volontaire) du plus grand nombre au profit d’une minorité, le plus sûr chemin vers l’appauvrissement matériel et spirituel, et qu’il faut apprendre à compter autrement : moins de biens et plus de contraintes égalent plus de liberté.
 
Nous croyons que si l’argent est le nerf de la guerre, l’autorité morale est le sang de la démocratie, que seuls des citoyens moraux pourront se donner des dirigeants moraux, c’est-à-dire des êtres qui placent le bien commun, le souci des autres au-dessus de leurs propres intérêts ; nous croyons que dès qu’un parti politique fait de l’économie son cheval de bataille, il y a de fortes chances que ce parti ait déjà remplacé l’autorité morale par l’argent, ait confondu la guerre et la démocratie.
 
Nous croyons que le Québec peut devenir un pays juste, différent et solidaire s’il résiste aux slogans, aux mots creux derrière lesquels se cachent tous les comptables qui prétendent nous sortir de la crise économique et sociale qu’ils ont créée et qui les sert bien ; nous croyons que chaque fois que nous entendons les mots « excellence », « compétitivité » « croissance continue », « état de droit », « mondialisation », « équilibre budgétaire », « majorité silencieuse », il faut se boucher les oreilles ou, mieux, se demander : qui parle ainsi et pour qui ? Qui nous invite à sabrer les programmes sociaux, à travailler plus, à fournir notre « juste part » ? Pour qui travaillent tous ceux qui affirment que l’État doit se soumettre aux cotes de crédit, aux lois du marché, à la rationalisation de la production ?
 
Cultiver sa différence
 
Nous croyons que la chance du Québec, qu’on accuse toujours d’être endetté ou en retard sur ceci ou sur cela pour mieux le vendre en lui imposant des politiques économiques et culturelles de rattrapage (cours intensifs d’anglais au primaire, cours d’entrepreneuriat au secondaire, forages aveugles ici et là, ports pétroliers, etc.), c’est d’assumer et de cultiver sa différence ; nous croyons, comme l’écrivait Pierre Vadeboncoeur, « que si ce peuple vient à réussir, il restera d’abord un témoin de l’inassimilation et persistera à ne pas faire les choses comme les autres, à les faire plus mal ou mieux que d’autres », que « l’avenir lui apparaît encore, singulière et naïve originalité, originalité féconde, comme le champ des possibles ».
 
Nous croyons que le Québec peut exister et croître s’il continue de défendre la langue française et de se nourrir des autres cultures, s’il fait de son territoire, de sa langue et de son héritage une terre d’accueil pour tous les gens, y compris les gens simples et humiliés, épris de liberté et de justice ; nous croyons que le Québec peut devenir un pays pour tous ceux et celles qui n’ont plus de pays ou qui étouffent dans le leur, pour ceux et celles qui croient qu’un monde nouveau est possible, ici, entre gens de bonne volonté.
 
Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement. Nous sommes riches de ce que nous partageons et de ce qui nous manque, nous croyons à une éducation qui institue le libre-échange du temps et de la parole, du temps qui devient parole lorsqu’il n’est plus de l’argent, de la parole qui devient du temps lorsqu’elle se met à écouter.